Liberté d'accès à l'information – Les limites objectives d'une ambition

Le vocable le plus répété au ministère de la Communication, depuis l’arrivée de Hamid Grine à la tête de ce département, est sans doute celui de « professionnalisation ». Le ministre entend, par le moyen du processus de professionnalisation, mettre fin à certains « excès »- faits probablement de désinformation, de diffamation ou de mensonge- et conférer une place de choix à notre pays dans le domaine de l’information. Une place qui ne se limite guère au concept bateau de la liberté d’information, mais qui va au-delà en assurant une prise en charge idéale aussi bien de la liberté d’informer que du devoir d’informer et de le faire bien. Dans le capharnaüm algérien d’aujourd’hui, où s’associent des dizaines de journaux, des radios, des sites Internet, des chaînes de télévision souvent sans statut et des réseaux sociaux, il est franchement difficile de faire incomber le manque de liberté d’information aux seuls pouvoirs publics. Cette liberté si elle n’arrive pas à jouer complètement son rôle, c’est aussi en raison d’autres facteurs, peut-être plus insidieux, mais autrement plus pesants. Ce qui importe pour la collectivité spécifiquement dans ce domaine, est que les citoyens soient bien informés de tout ce qui se passe dans le quotidien et au niveau des institutions. Il se trouve que la multitude, non réglementée et non encadrée, de sources d’information risque de transformer cette liberté ou ce devoir d’être informé en un cauchemar. Sinon, comment interpréter ce paradoxe de certains qui ont la « nostalgie » du journal gouvernemental et de la télévision publique ayant sévi sous le parti unique? Supposés pouvoir placer les gens sur la plate-forme de la modernité en personnalisant l’échange d’informations, les réseaux sociaux, à l’image de face-book, ont tendance à installer une sorte de confusion générale qui met à mal le noble concept de l’information et de la communication : rumeurs, mensonges, insultes et trivialité rivalisent avec l’analphabétisme moderne. Ce dernier ne s’applique pas à ceux qui ignoreraient les lettres ou les mots d’une langue, mais à ceux qui, semi-instruits, ignorent tout des rudiments des institutions, des thèmes de l’actualité et de la morale, et profitent d’un dangereux anonymat pour semer la confusion. Les partisans du moindre effort en matière d’acquisition de l’information n’ont que cette source pour… s' »informer ». Ils sont les victimes consentantes d’un nouveau système débilitant. Des sujets de si haute importance y ont été dépréciés et dévalorisés. Des personnalités nationales de premier plan (politiques, hommes de lettres, poètes,…) ont été malmenées et traînées dans la fange. D’autres ont connu, par cette voie, une ascension imméritée. Les télévisions privées non encore réglementées sont plus d’une dizaine. Si elles ne tombent pas dans les extrémités atteintes par les réseaux sociaux, ces chaînes ne peuvent pas être complètement exonérées de dérives, dénoncées même par des ministres de la République. Dans certaines émissions, on a tenté de réveiller la fitna (discorde religieuse) entre les communautés. On a fait valoir des fetwas dangereuses, importés du Moyen-Orient. Dans le domaine de la radio, un incompréhensible silence… radio recouvre l’investissement privé qui a enregistré jusqu’ici zéro projet, hormis quelques rares cas par Internet (à l’image de la radio Maghrebemergent). La meilleure information de proximité est bien celle assurée par la radio. Dans les pays les plus développés, la radio continue à bénéficier de l’attention la plus soutenue. Technologiquement, elle est prise en charge par tous les moyens modernes (satellites, téléphones portables, internet). En Algérie, l’État a maillé le territoire d’un réseau de radios régionales qui sont loin d’acquérir les réflexes d’organes de proximité. Leur politique générale demeure centralisée. On leur donne même injonction de ne décliner leur identité que par référence à la structure centrale: « ici, radio Algérie de Batna,… », au lieu de radio Batna. La presse écrite, malgré ses 25 ans de pluralisme, ne manque pas non plus d’insuffisances qui font éloigner plusieurs titres de l’ambition de professionnalisme. Lorsqu’un journal se limite à deux pages de sa « production » interne, avec une ou deux signatures qui se répètent- alors que le reste est constitué de papiers tirés d’Internet, y compris ceux portant sur la cuisine, l’on se pose la question de savoir l’objectif visé par la création d’un tel titre. Ni proximité ni culture, ni même articles de sport du cru. Ce sont de simples tires-lires vivant aux basques de la publicité étatique. Le ministre de la Communication appelle à la professionnalisation des métiers de la presse en général, non seulement dans le domaine du respect de l’éthique et de la déontologie, mais également dans la production journalistique où le niveau demeure encore bas. Le niveau de formation et la spécialisation dans des domaines précis (économie, environnement, politique, collectivités locales, culture et spectacles, sport, sciences,…) contribuent incontestablement au respect de la déontologie et de l’éthique, comme ils contribuent à asseoir une pédagogie de l’information susceptible de réduire l’analphabétisme ambiant. Comme on le constate, la liberté d’information peut être réduite par des facteurs qui n’ont rien à voir avec la classique politique restrictive des pouvoirs publics. Il n’en demeure pas moins que pour lever ces contraintes, les pouvoirs publics sont interpellés à agir aussi bien dans le domaine de la régulation (TV, presse, internet) que dans le domaine de l’incitation à la formation continue dont parle le ministre de la Communication.

Amar Naït Messaoud