Une boutade de trop dans le Landerneau

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Même en tant que simple dérision, elle n’aurait pas agrée à l’esprit plus qu’angoissé des jeunes universitaires qui accomplissent en ce mois de janvier, les deux années du contrat préemploi qui les lie aux directions de l’Emploi des wilayas. Elle, c’est cette proposition de Djamal Ould Abbas, ministre de l’Emploi et de la Solidarité nationale, rapportée par un confrère arabophone où il suggère à ces universitaires de se redéployer dans la gestion des toilettes publiques. Pas moins. La coupure de presse, photocopiée des centaines de fois, a fait, en quelques heures, le tour des bureaux des administrations qui emploient pour quelques jours encore, ces “damnés de la terre”. On n’arrive pas à en croire ses yeux. Au désarroi alimenté par l’incertitude du sort qui lui sera réservé après la fin du contrat, le jeune en préemploi voit s’ajouter un sentiment d’une indéfinissable absurdité où se côtoient la déception, l’humiliation et la révolte. Près de 45 000 universitaires recrutés précipitamment dans la fièvre de la campagne électorale d’avril 2004 sont aujourd’hui considérés comme des indésirables, voire des enfants illégitimes d’une politique désinvolte en matière d’emploi. Pour enlever toute équivoque quant à la véracité des propos tenus par le ministre, le journal récidivera le lendemain par une colonne d’une acerbe raillerie sous le titre : “Une vespasienne pour 300 milliards de dinars” et une caricature dans laquelle trois diplômés universitaires sont venus demander du travail au ministère de l’Emploi. Ce dernier, les mains dans les poches et les joues bien mafflues, leur propose de s’organiser pour “gérer les toilettes publiques”.Le 24 décembre dernier, à l’occasion de l’ouverture de la troisième réunion de l’Observatoire national de l’emploi et de la lutte contre la pauvreté, M. Ould Abbas avait donné les chiffres du soutien à l’emploi au cours de ces dernières années. Ainsi, entre 2000 et 2005, l’Algérie a pu mobiliser quelques 78 milliards de dinars pour la promotion de l’emploi. Ce montant couvre les différents dispositifs (préemploi, ANSEJ…) qui ont pu générer, d’après le ministre, 339 899 postes d’emploi. Selon ses estimations, les deux millions d’emplois prévus à l’horizon 2009 dans le programme du président de la République seront dépassés.L’optimisme de Ould Abbas vient d’être relativisé, et même battu en brèche par ses propres déclarations. Si l’on traîne les universitaires préemploi comme un “boulet” au point de leur réserver les vespasiennes comme débouché après un contrat de deux ans, c’est que la stratégie suivie jusqu’à ce jour en matière de création d’emploi a du plomb dans l’aile. En réalité, le ministre de l’Emploi et tout le reste du staff gouvernemental, à commencer par Ouyahia, savent que la création de l’emploi est directement et inexorablement liée à la réhabilitation de l’entreprise, à la création des entreprises nouvelles et à la dynamique d’investissement. Il n’y a pas de solution miracle. la politique des chantiers d’utilité publique (TUP-HIMO), le Filet social, le préemploi des universitaires permet juste d’avoir momentanément la paix sociale. Le désenchantement et les désillusions qui accompagnent ce genre d’emplois temporaires amplifient les frustrations et l’indignation de concernés. Si les chiffres apaisants du chômage donnés au cours des derniers mois — 13% de la population active — prennent en compte les “emplois” créés par le ministère de la Solidarité nationale, nous sommes en droit de revoir notre optimisme à la baisse. En tout cas, la réaction d’indignation des jeunes en préemploi à ce qu’ils qualifient de “dérive” nous montre on ne peut mieux l’impasse dans laquelle se trouve l’emploi en Algérie. Il est vrai que le Plan de soutien à la croissance économique lancé par le président Bouteflika offre des chances historiques pour la promotion de l’emploi, non pas en faisant du social que l’on considère comme un acte caritatif et que l’on retire quand bon nous semble, mais en prévoyant de véritables investissements structurants capables d’attirer, à leur tour, d’autres investissements créateurs d’emplois.En attendant, aucune boutade fût-elle dire par un ministre en titre, ne peut consolider les chômeurs ou les employés en fin de contrat payés à 30% au-dessous du SMIG.

Amar Naït Messaoud

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