Comme d’autres fêtes religieuses, l’aïd el kébir a tendance à perdre son aspect purement spirituel pour devenir une occasion de réjouissances, voire de ripailles. On ne sacrifie pas seulement pour rendre hommage à Dieu et manifester son appartenance à la communauté des croyants, issue du monothéisme d’Abraham, mais aussi pour faire la fête, pour s’empiffrer, pendant deux jours entiers de viande de mouton. Autrefois, en Kabylie, par exemple, il était d’usage de donner en aumône, au moins un tiers de la bête égorgée : une partie était remise aux filles mariées, le reste était préparé et mangé en famille, dans la plus grande convivialité. C’est juste si on salait quelques morceaux pour les mettre en réserve. C’était cela l’esprit de l’aïd, fête de la foi, du partage et de la solidarité. Aujourd’hui, très peu de gens respectent encore ces valeurs. Le mouton de l’aïd, aussitôt égorgé, part en rôtis et en brochettes. C’est juste si certains invitent encore des proches pour partager un repas. Quant à l’aumône, elle est devenue très rare. On comprend dès lors que l’achat du mouton soit subordonné à des impératifs autres que religieux : c’est une bête de boucherie, bonne à déguster que l’on recherche, pas une bête à sacrifier. Et puis, le mouton de l’aïd est l’occasion de s’exhiber, de montrer qu’on est riche et qu’on ne regarde pas à la dépense. On essaye de faire en sorte que son mouton soit plus grand et plus encorné que celui de son voisin… quitte à y mettre les économies de toute l’année. Au grand bonheur des maquignons qui savent profiter de la faiblesse des gens !
S. Aït Larba
