La pièce est signée par Bachir Lalalli. Celui-là même qui fut connu pour sa pièce «Dinouzour». Il est donc revenu la semaine dernière avec une nouvelle pièce dont il a présenté la générale à laquelle un public nombreux a assisté.
Bachir Lalalli fait dans le genre du théâtre de l’absurde. A première lecture, ses pièces n’ont ni queue ni tête. C’est en plongeant dans la profondeur de ses paroles et des jeux des acteurs que se dessine le sens de son écriture. Tout est à lire au second degré. Sinon, on n’arrivera même pas à suivre le fil de l’histoire qu’il raconte. Si Dinouzour était faite pour dénoncer la dictature, Dez Ya Khoya Dez est clairement une dénonciation des comportements des gouvernements arabes ou considérés comme tels. Cette dernière pièce réunit sept comédiens. Bachir qui aime prendre des risques a choisi parmi les comédiens, des personnes qui n’ont jamais mis les pieds sur les planches. Il a aussi fait appel à un comédien venu du Polisario. C’est dire l’engagement artistique de l’auteur, qui n’hésite pas à aller là où il n’y a pas grand-monde qui s’aventure. Ainsi, Bachir Lalalli joue le rôle principal dans cette pièce. Il est accompagné de six autres comédiens dont Réda Aiache qui jouera le rôle de l’intégriste, Bizzek Boussekine, qui a été longtemps absent de la scène et qui revient à l’occasion de cette pièce, Sofiane Boukemouche qui jouera le rôle de l’Historien, Massinissa Fettis dont ça a été sa première apparition sur scène, et qui incarnera l’Autorité Lounis Nait Ali, et Cheikh Salek, le comédien venu du fin fond du Sahara Occidental. Il faut aussi signaler que l’équipe technique a été bien étoffée, puisque Bachir a fait appel à Nassima Boughba pour la scénographie, Souhila Kharoubi pour la chorégraphie, et Toufik Gabes pour la musique. La pièce se situe au milieu de nulle part. Quatre balayeurs, « zebbaline », se rencontrent et font le point de la situation de leur pays. Ils sont tous les quatre psychopathes. On s’en rend compte assez vite tant leur discours est décousu. Tout le long de la pièce qui durera une heure, ce sera toujours le cas. L’irréel et l’absurde prennent le dessus en permanence. Si leur jeu et leurs répliques provoquent parfois le rire des spectateurs, il n’en est pas de même pour le personnage représentant le peuple, et incarné par Bachir Lalalli. Lui, il fait constamment appel à son grand-père. Le peuple n’oublie pas son histoire. Il analyse et critique ses péripéties et interroge le grand-père qui est bien évidemment absent. En face de lui, il a entre autres un représentant du Pouvoir et un intégriste. Ce dernier finira par être arrêté puis incarcéré avant d’être récupéré au service de son maître. Les intégristes sont ainsi manipulés par le Pouvoir, comme nous le rappelle Bachir, c’est le cas en Tunisie, en Egypte, chez nous et ailleurs… Ce groupe de balayeurs fait donc appel à un psychanalyste pour essayer de trouver une solution au mal qui ronge le pays. On fait aussi appel à un charlatan et à un historien dans une cacophonie indescriptible. La question clé de cette pièce est essentielle à saisir : Chkoun Enta ? Qui est tu ? Le genre de l’absurde choisi pour cette pièce est assez subjectif, car, selon Bachir Lalalli, « dans le monde dans lequel nous vivons, il est parfois difficile de distinguer entre le réel et l’absurde, tant le réel peut être lui-même absurde ». Le décor est essentiellement représenté par un rideau de chaînes métalliques. Le pays et la pensée sont ainsi clairement enchaînés. D’où l’origine du malaise. Bachir (Le Peuple) continuera de manière imperturbable de dérouler son discours, tout en interrogeant son grand-père. Utilisant la langue d’Abdelkader Alloula, empruntant le style de Slimane Benaissa dans Babour Eghreq, il distille un poème théâtralisé tout au long de la pièce. Texte très riche et très profond. Il mériterait à lui tout seul de figurer dans un recueil de poésie populaire. Le texte est plein de symboles, de sous-entendus, de jeux de mots, avec une rime musicale. Dommage qu’il ait été aussi long. Il est difficile de le suivre dans son intégralité. Surtout quand dans la salle, il y a des spectateurs sans éducation ni respect pour les autres, faisant l’intéressant pour amuser la galerie. Le parasitage de ces gens en a empêché plus d’un de suivre correctement le discours du Peuple. Le langage de la pièce est assez crû. Bachir Lallali nous en avait déjà donné un aperçu dans Dinouzour. C’est fait exprès, selon l’auteur de la pièce. Les mots n’ont pas été choisis au hasard, mais bien pour faire réagir le spectateur. Car ils indiquent une réalité qu’il serait absurde de maquiller. Justement, Bachir n’en est pas à son premier rôle. Tout enfant, il a été marqué par Hafila Tassir de Masrah El Qalâa de Ziani Cherif Ayad, avec entre autres, Azzedine Medjoubi. Issu lui-même d’une famille d’artistes, il a été porté par l’art scénographique, alors qu’il se voyait comme futur chanteur de Chaâbi. La première pièce qu’il a jouée fut « Roméo et Juliette » en 2000. D’autres rôles lui furent confiés par la suite. Mais il a commencé à écrire timidement. « L’arrivée de Omar Fetmouche a relancé l’activité théâtrale au TRB », selon Bachir Lalalli. « Dès son arrivée à la tête de ce théâtre, il a donné leur chance aux jeunes », a-t-il ajouté. « Pour la réalisation de cette pièce, il nous a donné tous les moyens, et nous a laissé toute la liberté dont nous avions besoin pour créer et développer notre jeu ». Voilà un témoignage intéressant, de la part de quelqu’un qui est acteur à de multiples niveaux. Il est vrai qu’un théâtre ne peut être dirigé que par un homme de ce milieu, un professionnel connaisseur et expérimenté. D’ailleurs, après la pièce, nous avons approché le directeur du TRB qui nous a confirmé que depuis qu’il est à la tête de cette institution il y a onze ans, il n’a cessé d’ouvrir la porte aux jeunes. Et il constate avec satisfaction que les talents sont nombreux et que le fruit de ce travail commence à se voir au grand jour. Pour lui, « Bachir Lalalli fait partie de la tendance actuelle du théâtre algérien qui ressent le besoin de dire et de s’exprimer. Le texte de ce soir était là pour confirmer ce désir profond que ressentent les artistes d’exprimer une situation bien réelle, par des moyens artistiques pour mieux faire passer leur message ». L’écriture du texte a pris près d’une année et demi, et sa mise en scène quatre à cinq mois. Il y a eu du travail. Beaucoup de travail pour mettre sur pied cette pièce. Quelques heures avant la Générale, le stress et le trac se lisaient sur le visage de Bachir. C’est un comédien sérieux, soucieux de la réaction du public à qui il s’adresse et à avec qui il veut partager ses pensées et ses espoirs. Le public justement est venu nombreux à ce spectacle et a fait salle comble. Il s’est montré quelque peu mitigé. Si les jeunes spectateurs ont aimé le jeu de scène, avec des prouesses techniques étonnantes, dont la scène jouée au ralenti, ils se montrent aussi impressionnés par les sens multiples du texte narré et joué par Bachir Lalalli sur scène. Le hic, nous ont-ils affirmé « c’est qu’il était trop long. Les gens qui ne sont pas habitués à ce genre de théâtre décrochent vite. Ils veulent du visuel, du spectacle et non du texte et de la réflexion ». Voilà le mal de notre jeunesse. Culture du fast food, avec une nourriture prémâchée. Alors que la pièce propose un joli plat de résistance qui continuera à travailler les tripes longtemps encore après l’avoir savouré on préfère un hamburger gras et salé. La pièce est certes à revoir pour mieux en saisir les contours. La troupe du TRB va encore la présenter dans les prochains jours à Béjaïa, avant de partir en tournée à l’Est du pays entre les 26 et 28 avril. Par la suite, elle ira se produire à Alger le 4 mai prochain, pour le Festival du Théâtre Professionnel. Bravo Bachir Lalalli et toute son équipe, et bravo au TRB. Omar Fatmouche nous a annoncé de belles surprises encore pour les prochaines semaines, dont de nouvelles pièces, ainsi que quatre concerts exceptionnels pour le mois de mai avec des troupes venues d’Europe, à l’occasion du Festival de la Musique Européenne. Rendez-vous est donc pris.
N. Si Yani

