Décentralisation et projet d'un nouveau découpage territorial – Quel destin pour la Kabylie ?

La célébration par la Kabylie de la date historique du 20 avril 1980 et du Printemps noir de 2001 n'a pas manqué de soulever des questions fondamentales, lesquelles n'ont pas eu l'heur d'être décryptées sereinement les années passées, lorsque les cérémonies même des célébrations ont été, comme en 2014, perturbées par une intervention maladroite et trop zélée des forces de l'ordre.

Dans le cas du Printemps amazigh, acte fondateur du réveil historique de la conscience identitaire et culturelle, les forces de l’ordre sont sans doute les mieux indiquées pour semer le désordre. Particulièrement lorsque les cérémonies sont conduites de façon plurielle, par des tendances politiques différentes. Si ces tendances tiennent, comme elles l’ont fait cette fois-ci, à arrêter leurs divergences au niveau d’une ligne rouge, qui a pour nom la revendication amazighe, c’est une réussite aussi bien pour la cause amazighe que pour la conduite civilisée de la pratique politique. Nous disions que la célébration de cette année a charrié des interrogations fondamentales dans la mesure où, une nouvelle fois, le destin de la Kabylie, en tant qu’élément de réflexion, est revenu au devant de la scène de façon prégnante, et ce, malgré le discours « œcuménique » sur le caractère national, voir maghrébin de la revendication culturelle berbère. Si le mouvement autonomiste continue son bonhomme de chemin, avec un drapeau et un hymne, les autres obédiences politiques et les organisations de la société civile (mouvement citoyen ou autres associations), tout en faisant garder à la Kabylie toute sa place dans la nation algérienne, font l’offensive sur les concepts de décentralisation, de régionalisation, de fédéralisme,… etc. On vient même d’apprendre une autre initiative lancée par un universitaire et adressée à l’ « élite intellectuelle kabyle », portant sur « les états généraux » devant définir l’avenir de la Kabylie. Si les mots n’arrivent pas encore à se superposer nettement sur les idées, si les contours de ces réorganisations de l’État et des institutions peinent encore à se dessiner, les constats des limites du schéma actuel- jacobin, castrateur, loin de la participation démocratique des populations à la gestion de leurs affaires- sont là imparables, fermant les horizons de la perspective démocratique. La débauche d’énergie, attisée par la pathologie de leadership, qui a animé l’opposition politique depuis plus d’une année, n’a pas pu se rapprocher de ces questions de terrain qui font la vie de chaque jour des Algériens. Depuis sa fondation, notre journal n’a cessé d’encadrer la thématique de la décentralisation sous toutes ses déclinaisons. Des dizaines d’articles et d’analyses ont essayé d’approcher les concepts de déconcentration, de décentralisation du processus de prise de décision, de possibilités d’un découpage administratif plus équilibré mais accompagné de l’autonomisation des structures. Ces derniers temps, d’autres points de vue se sont greffés à toutes les réflexions déjà engagées, allant jusqu’à intégrer les comités de villages de Kabylie dans une structuration officielle. Ces comités sont en effet les plus proches des villageois. Ils sont élus par eux. Cette proposition est d’autant plus importante que les communes algériennes, particulièrement dans la partie nord du pays, sont trop peuplées. Ce qui pose la question de la représentativité des élus APC pour des communes dépassant parfois 15 000 ou 20 000 habitants. Il y a des maires élus en Kabylie qui ne sont pas connus de toute la population des autres villages. Surtout dans le cas où le candidat- étant cadre dans une administration à Alger ou dans une entreprise au Sud- n’habite pas, avant qu’il figure à la tête d’une liste électorale, dans la commune considérée. L’uniformité de la gestion des affaires de la cité et la centralisation des pouvoirs de décision ont déteint de manière chaotique sur la vie des citoyens où qu’ils soient. Une décision ou une instruction produite dans un ministère est valable aussi bien à Alger-centre qu’à Tindouf et à Ighil Ali. Au moment même où, sous toutes les latitudes, la gestion se délègue au plus bas de l’échelle, l’Algérie reste accrochée à l’uniformité de la gestion sous toutes ses formes : politique, économique, sociale et culturelle. Aucune aspérité ne doit être sentie ou remarquée. La diversité est déclarée ennemie de l’unité. Et pourtant, c’est tout à fait le contraire qui est à l’œuvre. L’unité du pays, consacrée solennellement par la guerre de Libération nationale, ne peut être menacée ou inquiétée que par l’absence de liberté la gestion autoritaire, la frustration, le déséquilibre régional et le refus de toute initiative locale. Les orientations données dernièrement par le ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales afin d’initier la participation des populations à la gestion communale butent indubitablement sur un double problème. Les textes sur lesquels s’appuie le ministère, à savoir les codes de la commune et de la wilaya, ne sont pas les meilleurs canaux de la gestion décentralisée. Il n’y aucun mécanisme légal et organisé permettant cette belle marge de manœuvre. Ensuite, les exécutifs communaux eux-mêmes sont enchaînés par une législation qui soumet l’action des élus à la volonté de l’administration. La paralysie de plusieurs dizaines de communes à travers pratiquement toutes les wilayas d’Algérie est un exemple probant d’un malaise institutionnel qui n’a pas l’air d’être diagnostiqué et quantifié comme il se doit. Si trois wilayas sont aujourd’hui sans wali nommé plusieurs dizaines de communes sont sans maire et parfois sans assemblée communale. La gestion de la commune étant déléguée au secrétaire général, qui- on le dit avec un apparent sentiment de satisfaction dans les cercles de l’administration-… représente l’État ! Un État-Léviathan, comme le nomme le philosophe Thomas Hobbes, qui n’arrive pas encore à consacrer le principe du « contrat social ». Un État ne peut pourtant être fort et pérenne que par la force de ses appuis dans la société. La légitimation par la guerre de Libération subit l’œuvre du temps. Elle est en train de s’effilocher et de s’user chaque jour davantage. En ce début du 21e siècle, près de trente ans après la chute du Mur de Berlin, la légitimation ne peut se réaliser qu’à partir de la base. Et la base, pour la Kabylie, est le comité de village, tajmâat qu’il y a lieu de réhabiliter et d’institutionnaliser. Avec un tel pas en avant, les villages de Kabylie, livrés à eux-mêmes, menacés par les nouvelles formes d’insécurité d’insalubrité et même de dérives fanatiques, pourront retrouver leurs repères.

Les enjeux de la nouvelle division administrative du territoire 

Le ministre de l’Intérieur, lors de sa dernière visite à Tizi-Ouzou, a réitéré le projet d’une nouvelle division administrative du pays. Après le Sud et les Hauts Plateaux, la partie Nord sera touchée en 2017. Comment se préparent les pouvoirs publics et la Kabylie à une telle perspective. On tient à soulever deux points d’achoppement qui, s’ils ne sont pas traités rigoureusement, feraient capoter le projet et reproduiraient les vielles tares du schéma administratif du pays. Il est quant même curieux que, avec toute son ampleur et sa complexité un tel projet soit exclusivement le fait du ministère de l’Intérieur. Hormis les données démographiques, toutes les données techniques sont ailleurs, chez les experts algériens, les bureaux d’études nationaux et les autres ministères. Des wilayas qui chevauchent sur des systèmes écologiques diamétralement opposées (à l’exemple de Bouira qui gère des communes du Djurdjura et des communes de la steppe limitrophes de M’Sila, et de la wilaya de Médéa) ne pourront jamais asseoir une vraie politique d’aménagement du territoire et de développement local. Le couvert végétal, la sociologie, les systèmes de production et d’autres données encore diffèrent d’une aire naturelle à une autre. Pour éviter les erreurs du passé le ministère de l’Intérieur, est appelé à associer toutes les compétences nationales en matière de géographie, de sociologie, d’agriculture, d’environnement,… etc. L’autre point est de savoir quels seront les corollaires et les attributs d’un tel découpage, particulièrement sur le plan de la décentralisation ? Le rapprochement de l’administration du citoyen pourra-t-il dépasser la simple notion de distance physique pour s’élever en principe de participation à la gestion des affaires de la cité et de gouvernance démocratique ? Les spécificités géographiques, sociologiques et culturelles des régions d’Algérie trouveront-t-elles en ce projet le canal idéal d’expression et de promotion de la citoyenneté ? 

Amar Naït Messaoud