Ne plus jouer à la politique de l'autruche

Partager

Les mauvaises nouvelles sur le front du pouvoir d’achat se suivent et se ressemblent, animées qu’elles sont par la même logique de la faiblesse structurelle de notre économie à se déployer sur d’autres activités créatrices de richesses et d’emploi. Pire, dans les secteurs déjà existants et fonctionnels, la productivité et l’utilisation des capacités installées sont des plus faibles, n’exploitant même pas les avantages comparatifs que peut procurer l’environnement spécifique algérien (salaires relativement modestes, énergie à bon marché existence de deux saisons agricoles, Nord/Sud, qui se complètent,…). Les faiblesses chroniques de l’économie algérienne, jointes aux déconvenues conjoncturelles liées à la chute des prix du pétrole, ont engendré un recul certain du pouvoir d’achat. Cette situation est illustrée par les dernières statistiques en la matière donnée hier par l’Office nationale des statistiques (ONS), où il est fait état d’un taux d’inflation de 4,8% enregistré en mai dernier, contre 4,5% et 4,1% enregistrés en avril et mars. On apprend que l’indice des prix à la consommation, qui sert à calculer l’évolution du rythme annuel de l’inflation, a connu une croissance de 5,88% en mai 2015 par rapport à mai 2014. Il faut reconnaître que tous les efforts faits par les dernières tripartites (gouvernement-patronat- syndicats) tendant à revaloriser les salaires, y compris par l’abrogation de l’article 87-bis du code du travail, se sont révélés vains. Les salaires nominaux ont été relevés plusieurs fois, particulièrement depuis la promulgation de la nouvelle loi sur la fonction publique en 2006. À partir de janvier 2008, souvent rétroactivement, tous les salaires des fonctionnaires ont été augmentés, et ce, en vertu des statuts spécifiques des corps de la fonction publique. Cette vision des pouvoir publiques ne pouvait pas se restreindre aux fonctionnaires de l’État. Les tripartites avaient arraché des augmentations successives du SNMG, sur la base duquel même les entreprises, publiques et privées, étaient conduites à faire de même, c’est-à-dire rehausser les salaires de leurs travailleurs. Le rehaussement des salaires est, à chaque fois, rattrapé par une inflation galopante, particulièrement des produits alimentaires. En 2015, les Algériens consacrent presque 60% de leur budget familial à l’alimentation, alors qu’en 2012, ce taux était de 42%. Que reste-t-il pour les autres besoins du foyer (santé énergie, eau potable, loisirs, culture, ameublement,…), sans parler du logement à louer ou à acquérir ? Un grand nombre de ménages ne comprennent ce qui leur arrive lorsqu’une augmentation de salaire se trouve effacée rapidement par une élévation infernale des prix. On n’est que très peu porté sur la loi économique de l’offre et de la demande. La démagogie a voulu que les pouvoirs publics cèdent parfois à la pression, en accordant des augmentations salariales. C’est une démagogie qui était dénoncée en son temps par l’ancien Premier ministre, Ahmed Ouyahia, et qui lui a valu sont départ du gouvernement en mai 2006, remplacé par Abdelaziz Belkhadem. Sans augmentation de la productivité et de la croissance, toute augmentation des salaires est contre-productive, argumentait alors Ouyahia. Il a été soutenu alors par le président de la République. Belkhadem avait joué sur cette fibre sensible et populiste qu’est le rehaussement des salaires en déclarant textuellement : « l’augmentation des salaires est une revendication populaire ! » Plus que de la démagogie, une telle assertion fait montre d’une méconnaissance totale de la logique économique de son auteur, comme elle est aussi à mettre sur le compte d’une politique politicienne qui n’a aucun sens de responsabilité. Toute la suite du parcours de ce dossier des salaires montra la justesse de la vue d’Ouyahia. La loi de finances complémentaire 2009, qui est considérée comme un virage important de la politique économique suite à la crise financière mondiale de 2008, montra la voie d’un recentrage de la politique économique du pays sur laquelle s’appuie aujourd’hui le gouvernement, notamment l’encadrement intelligent du partenariat avec l’étranger, la règle de 51/49%, la fiscalisation des dividendes des actionnaires étrangers et d’autres mesures qui n’ont pas eu l’heur d’être mise à exécution pour des raisons politiques dépassant le seul périmètre de manœuvre du Premier ministre. Aujourd’hui, avec la contraction des recettes extérieures du pays, le gouvernement se trouve sur les charbons ardents. Comment faire pour contenir la baisse du pouvoir d’achat et le départ en flèche de l’inflation ? Signe des temps, même l’application des mesures issues de l’abrogation de l’article 87-bis du code du travail est reportée sine die. La loi de finances complémentaire 2015, en préparation, peut comporter des mesures amères pour les ménages, même si Abdelmalek Sellal rassure les Algériens qu’il ne « toucherait pas à leurs poches ». Les temps sont durs. Vaut-il mieux dire la vérité et l’affronter, en essayant de répartir les efforts et les charges sur l’ensemble des couches de la population, ou bien jouer à l’autruche, en enfonçant sa tête dans le sable, quitte à faire un saut dans l’inconnu, dans un contexte régional des plus délétères et des plus explosifs ?

Amar Naït Messaoud

Partager