Au commencement, c’était le chant. Une palette riche de tonalités, dans les registres les plus variés, était là, pour célébrer des fêtes de mariages, circoncisions, naissances, et aussi accompagner les deuils. Cependant, ces chants étaient collectifs, ils n’appartenaient à personne et personne ne s’en revendiquait, sans se voir jeter l’opprobre et finir au ban de la société.
Quant à l’avènement d’une musique structurée sur le plan instrumental et musical, il y a eu d’abord le bendir et la flute. Ce n’est que vers les débuts du XXe siècle, que des orchestres, dignes de ce nom, apparaissent surtout à Alger ou dans les milieux émigrés. Et il fallait observer le profil bas. Il n’était pas très approprié qu’un kabyle devienne chanteur ou danseur.
Pour ces derniers, la danse est un art qui est composé de gestes harmonieux, de couleurs et de styles, pas un métier. C’est un patrimoine moral qui se transmet de génération en génération. La danse Kabyle se caractérise par ses mouvements. «Les cérémonies familiales ne sont pas les seules occasions où l’on danse, cet art est pratiqué aussi dans d’autres occasions rituelles», déclare Kaci Boudraren, que nous avons rencontré peu de temps avant son mort. «Ces danseurs jeunes et moins jeunes, que vous voyez à certaines occasions, gesticulent, bougent, mais ils ne dansent pas. Ce n’est pas comme ça que les kabyles dansaient.» Lance-t-il sèchement, lui le tambourinaire inimitable, mais qui a fait tant et tant d’émules. N’a-t-il pas, lors du 1er festival panafricain d’Alger reçu des mains de Houari Boumediene la médaille d’or ? N’a-t-il pas joué du tambourin sur l’épaule de l’ancien président du conseil de la Révolution ?
Le chant, de l’interdit à l’apothéose
La musique et le chant en kabylie sont un moyen de divertissement, de joie et d’épanouissement. Chez les femmes c’était «l’urar», une chorale féminine à l’occasion des fêtes religieuses, mariages, circoncisions, naissances… Les plus douées d’entre elles s’adonnent individuellement à des chants appelés «icwiqen». C’est des chants de joie et d’amour. Ce sont aussi des paroles pleines d’éloges, d’espoir, de chagrins et de bleus à l’âme. Chez les hommes, c’était les «Idebbalen», ils animaient les mêmes occasions qu’animaient les femmes. Ce sont des groupes d’hommes donnant une musique d’instruments, sans paroles.
Le chant et la musique berbères sont d’une grande richesse. Ils jouent un rôle très important dans la vie des populations. Les chants Kabyles se transmettent de bouches à oreilles et les changements qu’ils ont subis à travers les âges et ceux qu’ils subissent encore de nos jours, font qu’ils se distinguent de tribu en tribu. Dans la musique, nous distinguons quatre genres de chansons : Le genre folklorique, dont l’instrument de base est la flute ou la zorna. Le genre «Chaâbi», où le mandole et le banjo sont les plus importants. Dans les chants religieux, les instruments de musique n’existent pas, sinon le bendir ou def. Le genre moderne, la guitare est l’instrument de base. Notons aussi que, le «Chaâbi» est en général chanté par les hommes. Le folklore, par contre lui, est chanté par les femmes.
La musique Berbère a évolué en fonction du temps : Pendant les années 50, les thèmes qui prédominaient portaient sur l’amour, la femme, l’exil, l’émigration, et la religion et ce avec Cheikh El-Hasnaoui, Cheikh Nourredine, Slimane Azem, Farid Ali, Hanifa, Zerrouki Allaoua et Cheikh Arab Buyezgaren. Aux années 60, les artistes comme Chérif Kheddam, Kamel Hammadi, Akli Yahyaten,Taleb Rabah et Nouara (qui a beaucoup chanté sur le sujet des droits féminins) chantaient sur la condition de la femme et la liberté d’expression.
Cependant, idhebalen n’ont pas connu de périodes de replis ou de reflux. Ils ont toujours étaient là pour égayer les occasions de joies et de liesses. Dans l’opium et le bâton, Mouloud Mammeri décrit de façon inénarrable, une scène de réjouissance quasi mystique «Une atmosphère lourde, rendue opaque par là des pipes de hashish, dont les petits feux rouges piquetaient l’ombre partout, noyaient des groupes d’hommes et de femmes accroupis en rond…etc. La musique était sauvage, monotone et déchaînée ou au contraire caressante et douce comme un baiser. Dans chaque coin, des hommes et des femmes étaient secoués de frissons, ils gloussaient de partout, remuaient convulsivement les épaules au rythme du violon.
Un second coup d’archet prolongé et plusieurs hommes à la fois, rejetant leurs burnous, poussèrent un cri de bête fauve et sautèrent au milieu de la pièce, ils se tenaient par les bras et dansaient. On entendait par intervalle, les craquements de leurs os. Des femmes, des hommes enivrés, des jeunes gens fougueux et des vieillards, dont le délire orgiaque décuplant les forces sautèrent à leur tour, et se tenant aussi par les bras, formèrent autour du tas immobile de jeunes femmes stériles, un cercle délirant. Pelotonnée sur elle-même, la tête sur les genoux de Davda et couverte d’un foulard noir, Aazi laissait déferler sur elle, ce déchaînement de rythmes démoniaques et de râles extatiques dans l’espoir qu’un pareil déploiement de force bestiale allait éveiller dans son sein un souffle de vie.»
Folklore ou art reconnu
Ce qui nous amène à voir, où commence et où s’arrête le folklore. Ce terme péjoratif signifiant les arts primaires, archaïques, obsolètes, dépassés par rapport aux arts appliqués, universels, reconnus et porteurs d’éternité. Le folklore est en quelque sorte un artisanat, plutôt qu’un magister muri et travaillé. Taos Amrouche, lors de son entrée à La Casa au congrès du chant de Fès en 1939, a obtenu une bourse pour La Casa Velasquez à Madrid en 1941, elle prononça une conférence à travers laquelle, elle fit montre de tout son amour pour ces joyaux de la chanson kabyle, qu’elle sauva de l’oubli grâce à sa mère.
D’emblée, elle s’adressa à son auditoire avec l’humilité propre aux grandes femmes de chez nous, en ces termes : «J’espérais que Monsieur Guinard (certainement Bernard Guinard, ethnomusicologue, ndlr), lui-même vous parlerait de ces chants berbères de Kabylie, qui nous réunissent aujourd’hui, et lui entendre dire quelques-unes de ces phrases si justes, si pénétrantes et si évocatrices, dont il a le secret qui vous eussent ouvert le monde fermé que constituent ces chants et vous eussent engagés à y pénétrer. Je pensais n’avoir, moi, qu’à vous les chanter, à vous les chanter de toute mon âme. Mais voici qu’il m’ait demandé cette chose redoutable : vous parler de nos poèmes et de nos mélodies. Que je vous avertis, tout de suite, que je ne saurais hélas le faire, sans vous parler de ma mère, de mon frère et de moi. Ce qui est impardonnable, cette causerie aura un accent forcément intime, confidentiel, et je m’en excuse».
Ce qui poussait Taos Amrouche à s’échiner, à recueillir de la bouche de sa mère ces trésors inestimables, qu’elle a rendu de manière magistrale à ses ayants droit, c’était l’amour qu’elle avait pour ses sonorités sorties de la nuit des temps. À la mort de Taos en 1976, l’ex-président du Sénégal, Léopold Sedar Senghor, lui a rendu l’hommage en ces termes : «La mort de Mme Taos Amrouche, comme celle, auparavant, de son frère, le regretté Jean Amrouche, m’a profondément affecté. Je l’ai considérée, en son temps, comme une perte, difficilement réparable pour l’Afrique toute entière.
En effet, les Amrouche et moi, avions la même conception de l’Africanité dont le fondement est la culture africaine, avec ses deux aspects, berbère et noir, l’arabe n’étant qu’un accomplissement, mais essentiel, de notre culture. Jean Amrouche fut l’un des premiers poètes Maghrébins à apporter à la poésie africaine de langue française, non pas un vocabulaire, mais, sous les arabesques arabes, une sensibilité berbère.
C’est encore Jean Amrouche qui, par sa traduction des chants berbères de la Kabylie, commença à faire entrer la berbéritude dans la Civilisation de l’Universel. Mais, c’est Mme Taos Amrouche qui nous ramena aux racines, encore humides, de ce grand peuple qu’est l’ethnie berbère, qui, au moment des conquêtes grecques et romaines, occupait toute l’Afrique du Nord, avec ses expressions égyptiennes, libyennes et numidiennes […]. Prenant la plume, elle nous a laissé une œuvre qui, pour exprimer la berbéritude, s’enracine dans le destin le plus individuel: le sien, dans cette vie si riche et si unique, en même temps guidée, qu’elle était par le message berbère […]».
Des tambourinaires, des Idhebalen, qui ont gardé voire sauvegardé leur métier en dépit de tout sachons, pour notre part leur rendre grâce pour tout ce qu’ils ont fait pour nous permettre de continuer à être joyeux.
S.A.H

