Bien avant l’avènement de la constitution de 1989 imposée par les évènements d’octobre 88 et consacrant l’ouverture démocratique (dans, explicitement, ses articles 39 et 40 du Chapitre IV relatifs aux droits et libertés), des publications concoctées dans la clandestinité ont existé dans les années 60, 70 et 80.
Montées de manière artisanale, la parution sporadique de ces «revues» dépendait des conditions mobilisées pour ce faire. Ces «publications» sont-elles retenues dans la classification définissant la presse écrite ? Qu’en était-il du rythme de parution (périodicité), du contenu, de sa nature, de la zone de diffusion, de son modèle économique… ? L’on retient que ces revues étaient «spécialisées», leur périodicité chahutée, la nature de leurs informations était fondamentalement inhérente à la revendication identitaire, leur zone de diffusion était régionale et était aléatoire. En fait, il s’agissait d’une «presse» clandestine fonctionnant comme un appoint propagande à la revendication berbère.
De la clandestinité à l’ouverture démocratique (Asalu,Amaynut, Le pays)
Arrive l’ouverture démocratique et dans son sillage la liberté de la presse. La presse d’expression amazighe tentera un forcing. Asalu (mensuel), Amaynut (mensuel) et Le Pays (hebdomadaire) seront les premières publications à «informer» en Tamazight.
Nés en 1991, les deux premiers titres disparaîtront des étals à partir du 15ème numéro, pour le premier, et du 2ème numéro, pour le second. Ces deux titres, même s’ils jouissaient d’une liberté de ton, il n’en demeure pas moins qu’ils n’avaient pas dépassé le cap de servir de support aux deux entités politiques implantées essentiellement en Kabylie.
Le Pays, lui, intégrera deux pages en tamazight, jusqu’en 1993, avant de passer à huit pages jusqu’à 1995 où il cessera de paraître. Même si le parti-pris de son ‘’édito’’ était flagrant, il n’en demeure pas moins que son audience était largement plus importante que celle de Asalu et Amaynut.
Izuran, l’hebdo n Tmurt
Passée l’effervescence démocratique qui caractérisait le début des années 90, paraîtront des publications qui, dans la forme et dans le fond tendaient à obéir aux règles journalistiques. Izuran (hebdomadaire) intègrera des pages en tamazight dès sa première édition en 1999. Le contenu de cette «sous édition» était à dominance culturelle.
Du coup, le profil de son lecteur se limite aux seuls amateurs à la chose culturelle. Pour des raisons inhérentes aux finances, Izuran survivra jusqu’en 2003. Il réapparaîtra quelques années plus tard et disparaîtra, encore une fois, des étals. En 1999, une équipe de jeunes lancera L’hebdo n Tmurt à Béjaïa. L’hebdomadaire marquera la rupture avec les expériences de tamazight dans la presse écrite existante jusque-là. Le journal, dont le contenu (français tamazight) était généraliste, intégrera, d’emblée, tamazight dans sa «Une».
Il n’est plus question de quelques pages intégrées. Il arrivait que les pages de tamazight et celles en français s’alternent. L’Hebdo n Tmurt proposera une rubrique pour issalen (infos de proximité) avec tagejdit (édito), une chronique, un espace pour la culture, une page détente et un espace pour le sport. En somme, le journal offrait le «rubricage» classique qui définit la presse écrite d’informations générales. Même si l’hebdomadaire avait accroché un lectorat large et semblait, en termes de vente, marcher plutôt bien, il cessera de paraître une année plus tard.
Ceci bien entendu parce que le volet publicité (qui n’était pourtant pas sous le monopole de l’ANEP) n’avait pas suivi la dynamique. Et dire que les APC de Kabylie, au moins elles, avaient toutes la latitude d’accompagner effectivement tamazight en aidant le journal en le retenant parmi ses supports publicitaires. Elles (les APC) n’en feront rien. Tamazight ne représentait pour elles qu’un cheval de batail politique.
La Dépêche de Kabylie, La Cité l’APS
En 2009, La Dépêche de Kabylie lance le supplément Aγmis n Yimaziγen (les cahiers de tamazight). Quatre pages en tamazight y sont proposées tous les lundis. L’équipe rédactionnelle veillera à professionnaliser Aγmis n Yimaziγen, en privilégiant l’information d’intérêt publique, quelle que soit sa nature (politique, culturelle, sportive…).
Y sont proposés : une fausse Une avec une chronique d’humeur et d’humour (page 11), actualité nationale (page 12), l’info de proximité (tuddar-tiγiwanin, en page 13), culture, sport (quand l’espace le permet), cuisine (page 14). Même en très condensé les quatre pages ont les allures d’un véritable tabloïd généraliste. Le retour d’écho enregistré conforte l’équipe rédactionnelle dans sa «ligne éditoriale».
En effet, la diversité de l’information, son aspect factuel, la texture de la langue support font que le lectorat ne se limité pas aux seuls initiés. Il arrive que la rédaction soit destinataire d’une mise au point ou autre droit de réponse. Preuve, s’il en faut, que la presse en tamazight peut dépasser l’aspect langue pour focaliser l’intérêt sur l’information. Et oublier la langue pour se concentrer sur ce qu’elle véhicule est sans aucun doute la preuve que tamazight est une langue comme toutes les autres, elle n’est ni pire ni meilleure.
Cependant, quelques années plus loin, Aγmis n Yimaziγen est rattrapé par la prédominance culturelle et le commentaire abusif. Ceci s’explique par le profil des intervenants portés essentiellement sur la culture et la «politique». Le supplément s’en mordra vite les doigts en constatant que son lectorat perd du terrain au profit des seuls initiés. En 2003, le quotidien La Cité s’invite dans les étals.
Quelques temps plus tard, il lancera Tighremt, un supplément en tamazight. Plus loin, un mensuel. L’équipe rédactionnelle mobilise son énergie militante pour être au rendez-vous. La bonne foi des intervenants dans Tighremt n’empêchera pas le journal de se soustraire aux atavismes culturels et aux doux délits de faire dans le commentaire politico-identitaire.
L’APS a lancé récemment une version en tamazight (dans les trois graphies). Au-delà les considérations inhérentes à la ligne éditoriale et aux choix du traitement de l’information et, quelques fois la maladresse linguistique, le fil APS apporte un sang neuf à la presse d’expression amazighe. Que l’on aime ou pas, l’information y est variée dans une mouture professionnelle.
La langue
Deux profils interviennent dans un texte de presse en tamazight : l’enseignant de tamazight et le correspondant initié au texte journalistique (dans la langue française). Le premier profil présente l’avantage de maîtriser l’écriture de tamazight et l’inconvénient de s’impliquer, de personnaliser l’information qu’il traite jusqu’à la noyer dans un commentaire. Ce faisant, et sans qu’il le veuille, il fabrique de… l’opinion, qui plus est, à une petite échelle. L’intervention, dans le fond pas dans la forme, est donc nécessaire.
Le deuxième profil présente l’avantage de réussir le traitement de l’information et l’inconvénient de ne pas maîtriser l’écriture.Du coup, son texte est miné de calques sémantiques, syntaxiques. L’on retrouvera ainsi des formulations phraséologiques inconnues des monolingues. Dans la presse, comme le sont d’autres langues, tamazight est soumise à la contrainte de la ligne éditoriale et à celle qu’impose, d’une manière implicite, le lecteur. Cet état de fait déborde sur le fond et la forme du texte journalistique.
Il est pour ainsi dire réduit, sans péjoration, à sa plus simple expression. Et c’est toute une technique d’expression que les techniciens de la langue avec les professionnels de l’information devraient apprivoiser. Ceci passe par une formation appropriée, notamment dans les départements de langues et culture amazighes.
La presse en tamazight, quel avenir ?
L’argument selon lequel il n’existerait pas de lectorat pour la presse en tamazight est récurrent pour expliquer l’inertie qui caractérise le champ médiatique amazigh (essentiellement la presse écrite). Ceci est sans doute vrai, avant l’introduction de tamazight à l’école. Mais depuis, des centaines de milliers savent lire et écrire en tamazight. Donc, matériellement, le lectorat existe.
Le tout est d’aller à sa rencontre, l’écouter, prendre acte de ses préoccupations, ses palpitations, ses intérêts… Bref, devenir le miroir de son quotidien. Ce large lectorat que la presse écrite en tamazight ignore ne se retrouve pas dans les coquetteries intellectuelles et «politico-militantistes» que l’on lui sert dans sa propre langue.
Par militantisme, il débourse les 20 ou 10 dinars pour découvrir le nouveau journal en tamazight. Il le fera encore plusieurs fois et, parce qu’il n’y trouve pas son intérêt, il finira un jour ou l’autre par lui tourner le dos et aller s’informer ailleurs sans subir le diktat du commentaire (chose d’ailleurs qu’il ne se gêne pas à faire). Parce que justement, ailleurs il est informé. Et tant qu’il y trouve son compte, la langue passe en second. On n’achète pas un journal parce que s’est écrit en arabe ou en hébreu.
On l’achète pour son contenu. Jusque-là la presse d’expression amazighe semble s’adresser à elle-même, à un cercle d’initiés, à une amitié de complaisance pour faire plaisir à untel ou untelle. Elle se noie dans des thématiques glorifiant le passé nos dates phares, nos défunts militants… L’on se surprend à calquer du narcissisme arabo-baathiste dans une langue que l’on voulait moderne et libéré de boulets archaïques.
Le fondamental est occulté : le lecteur débourse son argent pour être informé pas pour y découvrir des états d’âmes dilués dans une langue-objet et non une langue-support. L’on s’entête à faire du journal le réceptacle exclusif de tamedyazt, ungal, tullist, timucuha… Ce n’est pas de la littérature que recherche le lecteur d’un quotidien d’information.
Cela, il le trouve, s’il le veut, dans des espaces appropriés ou des revues spécialisées. Comment donc susciter l’intérêt ? En étant à l’écoute de sa société la vraie, pas la virtuelle que représentent ces prismes déformant que sont les réseaux sociaux. Intéresser le large lectorat (celui-ci n’est pas représenté par ce cercle restreint aux initiés aux thématiques politico-identitaires.
Il est composite : le paysan, le fonctionnaire, l’adolescent, le jeune, l’instruit, l’intellectuel, l’ouvrier, la femme au foyer…), qui lui attend de la presse en général qu’elle lui fournisse l’information utile à son quotidien. Ce n’est qu’ainsi que ce dernier devient lecteur non pas parce que sa «détermination militante» le lui commande, mais parce que le journal (peu importe la langue support) s’intéresse à lui.
Tout ceci passe par la professionnalisation du métier de journaliste. Une fois ce professionnalisme de rigueur, un journal, qui faut-il le rappeler est d’abord une entreprise économique, se rendra compte qu’il y aurait une opportunité économique à s’intéresser à ce lectorat kabyle en jachère. D’ailleurs, les nouvelles chaînes de télévision ont flairé la bonne affaire : quasiment toutes assurent un journal en kabyle. «L’intérêt» est donc le mot-clé sans lequel la presse écrite d’expression amazighe ne survit que sous perfusion militantiste.
Le militantisme génère un bruit éphémère, l’efficacité économico-professionnelle, elle, assure la pérennité. Il est vrai qu’il ne faut pas s’attendre à ce qu’un quotidien en tamazight atteigne les 200 000 exemplaires du jour au lendemain. Mais il dépassera sûrement les quelque 2 000 exemplaires qu’arrivent difficilement à diffuser quelques organes de presse d’expression française et arabe.
T.O.A.

