Récolte moyenne pour événement grandiose

Cette année, comme d’habitude, les familles du côté sud de la Soummam sont sorties pour la cueillette des olives. La récolte est moyenne, comparée aux saisons passées, mais les gens s’empressent de ramasser leurs biens, profitant ainsi de la moindre éclaircie. Ce qui semble changer graduellement, ce sont les moyens de transport. Avec l’ouverture des pistes agricoles, les bêtes de somme ont cédé la place aux véhicules motorisés. Cet effort doit être soutenu par l’Etat pour stabiliser un tant soit peu les populations rurales. Le gros de la production oléicole ira sûrement vers la consommation des ménages. Ceux qui possèdent un nombre important d’arbres vendront le surplus de la production pour renflouer les budgets de leurs familles. L’Algérie a consenti un effort important dans cette branche en octroyant des crédits pour l’acquisition des huileries modernes. Il demeure encore que le problème du transport et de la commercialisation du produit reste entier. Les plus nantis arrivent à se sortir d’affaire ; par contre les paysans modestes peinent encore, tirés aussi vers le courant du désespoir qui traverse nos campagnes comme une lame de fond. Quand les habitants ont récolté les olives, transporté les sacs vers l’huilerie et attendu qu’elle soient « pressée » rentrent à la maison avec le précieux liquide jaunâtre, les discussions dans les « Tadjmaât » s’enflamment pour « qualifier » la saison. Comme dans une Bourse instable, le rendement, la qualité et le prix varient selon le climat, l’humeur et le Ouï-dire des orateurs… La moyenne semble être de 20l /quintal et avec un prix de 210 DA/l. Concernant la qualité, le goût et l’aspect de l’huile, les avis sont partagés entre les sceptiques qui jugent que les huileries modernes n’altèrent en rien les qualités et les nostalgiques qui pensent que le raffinage traditionnel produit une huile au goût suave, avec un aspect doré. Aâmi Ali, un vieux du village Aït Allouane qui a essayé les deux procédés, est devenu, par la force des faits, indifférent : « Mon choix est dicté par l’honnêteté et la célérité du travail fourni par l’huilerie » m’a-t-il dit, avant de poursuivre : « L’essentiel, c’est de ramasser mon bien le plus tôt possible, évitant ainsi la période des grands froids. « Derrière cette caricature anodine, un problème crucial commence à se poser dans cette branche de l’agriculture de montagne. Les vicissitudes et les aléas de la vie ont fait que beaucoup de familles ont quitté le village natal pour s’installer ailleurs, laissant derrière elles champs et maisons. Les maisons se détériorent et les terres restent en friche. De plus en plus, des propriétaires se heurtent au problème du ramassage de leurs olives, et ce surtout pour système de partage. Les familles du village sont « surchargées » : ceux qui ont la force pour l’opération ne restent pas sans ressources pendant la récolte et ils ne peuvent pas faire un travail en parallèle. On a, d’un côté, des chômeurs et de l’autre une opportunité d’emploi. Pourtant, il manque un déclic (organisation) pour mettre en branle la machinerie. La petite paysannerie a disparu chez nous car la terre ne fait plus vivre, et ceux qui ont des capitaux préfèrent investir dans l’élevage. La richesse oléicole de la région ne semble pas les intéresser. Un jour, peut-être, le capitalisme du monopole mettra ses griffes sur cette proie : racheter ou louer toutes les oliveraies, transformer les paysans en salariés. De par sa position, il pourra alors jouer sur la quantité d’huile mise sur le marché, fixer comme bon lui sied les prix du litre d’huile… etc. L’arbre béni de nos ancêtres deviendra sa poule aux œufs d’euro ! Nous avons fui peut-être vers la montagne pour conserver nos valeurs. Aujourd’hui, c’est elle qui semble nous quitter sournoisement et avec elle les valeurs qui font ce que nous sommes et voulons demeurer. Ainsi nous perdrons et la terre et le sang !

Arab Youcef