Séquestrés durant 14 heures

Surpris par la violence de l’assaut et choqué par le fait que les assaillants se soient trompés de cible. Voici, l’histoire d’une séquestration qui aura duré… 14 heures !Nous savions que le campus, haut lieu de la contestation, de toutes les contestations, allait connaître une chaude journée, mais sans plus. Il y avait d’une part l’AG du CNES la veille et le vote pour la grève de février prochain d’autre part, une autre AG, celle des étudiants non résidants qui mènent la contestation depuis le début de la semaine. Nous savions aussi que l’ultimatum fixé par ces derniers était arrivé à expiration. Quoi de plus normal pour un centre du savoir, où les idées s’affrontent, se rejoignent quelques fois, s’entrechoquant souvent et où les rapports de force évoluent sans cesse, ponctués de trêves. Ayant eu vent d’une importante réunion de travail entre le rectorat et une délégation française pour jeter les jalons du futur CHU de Béjaïa, nous nous sommes rapprochés de M. Merabet Djoudi, recteur, pour avoir la primeur de l’information sur ce projet, ô combien important et bonifiant pour Béjaïa. Nous étions donc en pleine conversation quand nous fûmes interrompus par le chef de la sécurité qui a fait part à son supérieur de la situation explosive qui régnait dehors. Situation générée par un problème d’électricité. Coupure abusive, disent les uns, coupure générale, rétorquent les autres. Toujours est-il que le premier responsable de l’université, sans se démonter, ni perdre les pédales, intima l’ordre à son chef de la sécurité d’aller immédiatement à la rencontre des protestataires pour leur dire qu’il était prêt à les recevoir et à les écouter. Nous ne saurons jamais si le message a été transmis, car une poignée de minutes après, le rectorat et ses trois étages étaient investis par une foule estimée à une centaine de personnes. Le pire a été évité grâce à la présence d’esprit de la secrétaire de direction, une dame admirable et la prompte réaction du chef de cabinet, M. Boulila, qui a immédiatement mis un barrage qui s’est avéré infranchissable entre les assaillants et le rectorat, une porte blindée, rondement et solidement cadenassée. Les étudiants ont longtemps essayé d’arracher de ses gonds le portail. Efforts vains : elle était bien faite et s’est avérée d’une solidité à toute épreuve. Il était 11 heures. Et tout cela s’est passé en une poignée de minutes. 5, 10 minutes ou plus, personne n’est en mesure, tout au moins à l’intérieur, de fixer la durée de l’assaut. Les désormais otages hébétés, sont sous le choc. Le recteur, lui, quoique consterné au plus haut point, a cependant vite fait de réagir en informant les responsables locaux, à leur tête le wali et sa hiérarchie. A l’extérieur, le vacarme était à son comble et il était difficile d’entendre ce qui se disait à à peine quelques mètres. Quant à deviner les intentions des étudiants, cela relevait de la gageure ! Les minutes s’égrènent laborieusement. Mme Akila, appelons-là ainsi, pince-sans-rire, évoque la possibilité d’un siège à durée indéterminée. Et d’enchaîner sur l’absence de vivres. En fait d’alimentation et mis à part les jus de fruits disponibles en grande quantité et une sorte de brouet, présenté comme du café, il n’y a rien d’autre à se mettre dans le gosier. L’atmosphère finit inévitablement par se détendre. Le délire a atteint son paroxysme quand la possibilité de recourir au cannibalisme a été annoncée, le plus sérieusement du monde ! Avec à la clé, un énorme fou-rire. Du tout bon pour le moral !Midi ! Les policiers en civil sont là. Ils se mêlent à la foule et tentent une approche progressive, sans violence. Les consignes sont à l’apaisement. Tout recours à la violence semble exclu. Le téléphone n’a jamais autant sonné dans l’immense bureau du recteur, derrière lequel M. Merabet, arborant un calme olympien, s’échine à expliquer à ses interlocuteurs l’illégalité de l’occupation, le rôle du rectorat qui ne doit en aucun cas se substituer à l’ONOU dans la gestion des œuvres universitaires, ainsi que la nécessité de débloquer la situation… Dehors, les étudiants observent une trêve pour se restaurer. Des victuailles, amenées par une mystérieuse voiture blanche sont distribuées. Les visages que nous observons, à tour de rôle, à travers le minuscule trou de la porte blindée qui nous permet tel un miroir sans tain de voir sans être vus, tous occupés à la mastication, sont graves et ne trahissent aucune émotion. Les heures passent, pas assez vite, au goût de tous. Les commentaires quant à l’issue de la crise reprennent et chacun y va de son analyse. La tendance est franchement à l’optimisme. C’était, sans commenter, la détermination des protestataires qui, désorganisés qu’ils sont, n’en sont pas moins unis autour d’un seul mot d’ordre : ne pas flancher et occuper les lieux jusqu’à solution de la crise qui, et cela ils ne le savent peut-être pas, ne peut être réglée par le recteur ! A moins que, comme le soutient une idée lancée par un séquestré, il ne s’agisse d’autre chose de beaucoup plus grave et qui a, pour nom, la manipulation… Mais prudence et exit les conjectures… les prises de parole se succèdent dans les escaliers et étages, ponctuées de bruits sourds, insolites et difficilement identifiables à partir de notre position. Certains orateurs se disent résidants et déclinent leur présence en termes de soutien. Tout cela est trouble… Avant de se replier, laissant les seuls demandeurs de lits sur les lieux, ils imposent le principe d’une AG aussi élargie que possible pour la soirée même, avec proposition d’une grève de la faim. Coup dur dans les rangs des otages. Ceux qui, parmi les plus optimistes misaient sur un dénouement rapide de la crise en sont pour leurs frais. La lassitude, tant redoutée, commence à poindre. Les discussions s’espacent. L’heure est aux coups de fil aux familles pour les mettre au courant et les rassurer du même coup, M. Merabet est toujours derrière son bureau et le téléphone qui commence sérieusement à agacer et à taper sur les nerfs sonne à intervalles réguliers et rapprochés. Le wali s’est fait un point d’honneur de suivre la situation de près. Il a constitué pour le recteur et nous tous, un soutien qui ne s’est à aucun moment démenti et ce, jusqu’au dénouement de la crise, bien plus tard. Et comme l’a dit et répété un des otages, « ça fait chaud au cœur de savoir qu’on n’est pas lâchés ». 17h00. Les services de sécurité de l’université passent à l’action. Quelque trente protestataires sont évacués, sans usage de la force, trop facilement peut-être. 18h00. Arrivée du célébrissime fourgon, rescapé des émeutes de 2001, tout craquelé et présentant l’aspect d’un morceau de terre sélénite. A son bord, une poignée d’agents de l’ordre, casque vissé sur le crâne et matraque à la main. Avec cette violation de la franchise universitaire, un pas de plus est franchi, éloignant d’un cran l’espoir d’une solution à la crise. Quelques étudiants matraqués se sont retrouvés dans le fourgon sous les huées et les jets de pierres de leurs camarades. L’intervention d’un commissaire de police et la libération des « embarqués » a contribué à ramener un calme précaire, avec le repli du fourgon. Bis répétita et réoccupation immédiate des lieux. En somme, un coup pour rien, l’atteinte à l’intégrité de l’université en prime. C’est vrai que ceux d’en face ont eux aussi bafoué, un symbole, une structure de l’Etat, mais bon… 19h. Rien de bien nouveau. Le bruit des portes capitonnées que les étudiants ont arrachées pour en faire des matelas de fortune, tire la petite communauté de la torpeur qui, subrepticement, s’est installée dans ses rangs. La « tchatche » reprend de plus belle est et voix fuse, comparant notre situation avec l’affaire de l’ambassade américaine de Téhéran. 20h00. Escortées par une ribambelle d’agents de sécurité, 4 femmes sont évacuées. Saluons au passage, l’extraordinaire courage de Mme Akila qui a fermement refusé cette sortie par la petite porte. L’aventure continue donc pour les six autres. Chacun s’était préparé, dans sa tête, à une longue nuit de veille. « Demain, il fera jour », commentera M. Merrah, chargé de la communication. La tension ne s’est à aucun moment relâchée dans les escaliers, de l’autre côté de la porte blindée. Les insultes fusent, nous traitant de tous les noms d’oiseaux. M. Merabet commence à montrer des signes d’impatience. Il ne comprend toujours pas que l’on puisse tergiverser alors que l’autorité de l’Etat est tout simplement bafouée par une minorité, non représentative de surcroît. A quelqu’un qui lui a recommandé d’évacuer les lieux, le recteur a, sur un ton solennel rétorqué : « le capitaine n’abandonne jamais son navire.  » Et d’expliquer calmement qu’il « ne peut en aucun cas laisser le rectorat, dont, détail important, le portail central a été arraché par quelques étudiants, entre les mains d’une bande d’excités dont je ne suis même pas sûr qu’ils soient inscrits chez nous ». Le temps commence sérieusement à devenir « long ». Malgré le recours à toutes les sources de chaleur existantes, le froid est vif dans cette université plongée dans l’obscurité. Chacun s’occupe comme il peut. L’un avale trait sur trait des verres de jus. Un autre suit d’un air détaché un match de coupe d’Afrique. Mme Akila corrige un devoir sur Internet. Quant à M. Boulila, il travaille lui aussi. Malgré toute la tension visible sur son visage qui porte les stigmates d’une longue lassitude grandissante, le recteur tient bon et trouve des ressources pour plaisanter. Le café de Mme Akila, notre dame courage, est trop allongé. Du vrai-faux jus de chaussette ! Quelqu’un la titille sur ses talents approximatifs de cuisinière. Elle part d’un grand éclat de rire. Curieuse, cette ambiance surréaliste, irréelle, qui se moque des convenances, de l’avenir immédiat, des contingences étroitement matérielles, de la faim, des médicaments et du cocooning. Tout en fait se dilue dans un formidable élan de solidarité. Le syndrome de Stockholm ? Que dalle ! Il n’est venu à personne l’idée de savoir qui est derrière la porte blindée. De la commisération, de la pitié primaire, voilà ce qui est venu à l’esprit de chacun d’entre nous. Mais, jamais la haine ne s’est instillée en nous ! Seul le sentiment diffus, éthéré de l’énorme bourde, commise par des jeunes qui ont levé un lièvre trop grand et qui se sont mis dans l’obligation d’aller jusqu’au bout, revient de manière lancinante. Un énorme gâchis que ce douteux combat ! La haine, nous l’avons ressentie de leur côté et certains propos en disaient long sur la violence tapie au fond de chacun d’entre-eux. Violence qui trouvera toute son expression un peu plus tard. Minuit. Deuxième intervention des forces de l’ordre. Puissante et décisive a été cette opération puisque les étudiants se sont évaporés en deux temps trois mouvements dan s la nature. Mais derrière nos vitres, on les devinait. Là, tapis dans l’ombre. Quant à notre statut d’otages, pas de changement. 01h00. Alors qu’une sortie est évoquée, les hostilités reprennent avec plus de violence. Des coups violents frappés contre le mur font trembler la structure. Et toutes les vitres du rectorat volent en éclats. C’est un miracle que personne n’ait reçu un gros projectile sur la tronche. Une peur panique s’est alors emparé de la plupart d’entre-nous. C’est la première fois de la journée que la peur de ne pas sortir de ce guêpier sans casse est évoquée. Des jetons, on en a eu !02h00. Un commissaire bien connu de la place, après plusieurs visites, a émis l’idée de nous évacuer sous bonne escorte. Niet catégorique dans un premier temps du recteur, qui a fini tout de même par céder. 02h30. Début de l’opération exfiltration. Escortés par le commissaire, nous nous engouffrons dans un véhicule banalisé et franchissons la porte de l’enceinte universitaire, hautement sécurisée. Pour les étudiants, une longue nuit de doute commence. La facilité avec laquelle ils ont versé dans la violence est déconcertante et en tout cas, sujette à caution. Les dégâts sont importants : vitres cassées, portes arrachées, rampes d’escaliers détériorées. Et encore, ce bilan est loin d’être exhaustif car arrêté à la hâte, dans notre fuite éperdue vers un endroit plus calme et plus serein, le « home sweet home ». Cette séquestration est symptomatique du désarroi qui mine une partie de notre jeunesse. Tiraillés entre une violente volonté de réussite qui ne s’embarrasse ni de fioritures, encore moins de scrupules et un « no future » emblématique, ils sont capables de tous les excès, de toutes les énormités. Et parfois, c’est le comble, ils se trompent de cible. Quand ils ne sont pas tout simplement manipulés par des zombies sans foi ni loi. Entendons-nous bien, ces jeunes ne sont qu’une partie infime, la portion congrue de notre jeunesse. L’immense majorité est différente et n’aspire qu’à une place au grand soleil d’Algérie. Seulement, faut pas pousser ! Puissions-nous, nous adultes, ne pas leur faire de l’ombre, trop d’ombre…

Mustapha R.