La place, devant la Maison de la culture, était pleine de monde, jeudi après-midi. En fait, elle est toujours pleine.
Il y a ceux qui la traversent, tout en flânant, parce que la journée est belle, comme ce jour-là et qu’il fallait en profiter, et ceux qui en profitent aussi, mais en étant assis sur les bancs qui en garnissent les coins. Elle est, de ce point de vue, elle-même un spectacle, une attraction avec tous ces hommes et ces femmes en toilettes élégantes, ces enfants adorables avec leurs jouets. Et en face, en toile d’horizon, la montagne du Djurdjura, majestueuse. A l’intérieur de l’établissement, le programme proposé est beau et captivant : le film ‘’Evasion’’, avec Arnold Schwarzenegger et Sylvester Stallone. Ce ne fut pas assez pour décider la foule de promeneurs. D’ailleurs, il y a longtemps que le cinéma ne lui parle plus. Ou s’il lui parle encore, c’est à la télé. A la télé on a un choix. On choisit l’heure et le programme qui conviennent. Là le cinéma impose le sien. La place restait donc pleine. Mais la même force qui obligeait la foule de badauds à rester dehors sous un soleil splendide, nous poussait, nous, vers cette salle obscure. Notre curiosité était plus forte et nous pénétrâmes donc dans une salle vide. Le film avait déjà commencé. Que raconte Evasion ? Une histoire plutôt banale : une prison flottante où la surveillance à l’aide d’un système de caméras est telle que toute mutinerie est prévenue et écrasée dans l’œuf. On assiste à quelques vigoureux passages à tabac et c’est tout. Le manque d’action au début est navrant. Plus d’une fois, nous esquissions le mouvement de nous lever et de nous en aller. Nous avions le sentiment d’avoir gâché ce bel après-midi. Et au fond de nous-mêmes nous donnions raison au public. Il avait raison. Rien dans ce film ne méritait qu’on lui sacrifiât son temps. Et puis soudain, l’action s’emballe. La mutinerie éclate à l’heure du repas. Les teasers entrent en action. Bientôt des balles se mettent à siffler, car les armes à feu sont sollicitées. Dans la formidable mêlée, quelques gardiens perdent leurs armes. Elles passent entre les mains des mutins. Stallone a un pistolet entre les mains et manque rarement sa cible. Avant que le bateau-prison ne soit coupé du monde après la destruction par les mutins de son système, les responsables ont sollicité du renfort. Un hélico débarque avec une escouade de policiers. Mais il est trop tard, les détenus ont gagné le pont supérieur et les balles ne les arrêtent plus. Même pas la mitrailleuse qui fait pourtant des ravages dans le tas. Schwarzenegger s’en empare d’ailleurs et l’avantage commence à tourner du côté des insurgés. Pourtant Schwarz laisse tomber la lourde arme et prend les commandes de l’hélico. Stallone saute à la mer. Une échelle de corde tombe près de lui. L’ascension commence. Hélas, du bateau, un officier prétend contrarier cette évasion. Ces tirs précis menacent sérieusement le fuyard. Celui-ci réclame à Schwarzy une arme. Il la lui balance. Avec son automatique, il tire sur un fut d’essence sur le pont. Le feu atteint les machines et le bateau explose. Au moment où les événements connaissent une formidable accélération dans le film deux personnes entrent dans la salle. Une goutte d’eau dans l’océan ! La salle a mille places. Le spectacle est donné devant une salle vide ! Mais fallait-il baisser les bras ? Fallait-il se résigner à la mort d’un art aussi beau, celui qui, lorsqu’il était à son apogée a fait dire à Steinbeck qu’il tuait le roman ? Hélas le roman se porte à peine un peu mieux, mais le cinéma, lui, semble bel et bien enterré. Et la tentative portée par le ministère de la Culture de le ressusciter mérite d’être saluée. Il y a bien sûr ces quelques observations à faire sur ce film : la première est que pour attirer le public, le recours à l’affiche est indispensable, comme on faisait autrefois dans les salles de cinéma. Cela fait une réclame formidable. L’autre observation concerne la version : pourquoi donner l’origine en anglais, lorsque le public est majoritairement francophone ? Pendant tout le temps qu’il a duré Evasion a laissé une drôle d’impression : les échanges entre les différents acteurs demeurent un dialogue de sourd pour ceux qui ne connaissent pas cette langue ou la connaissent mal. La troisième et qui pourrait ne pas être la dernière, pourquoi pas un film algérien ou même un film maghrébin ? Il s’agit, d’accord, de réhabiliter ou, si l’on veut, de réconcilier le public avec un art avec lequel il semble fâché depuis longtemps, et tous les moyens sont bons, y compris les films étrangers. Mais leur donner la préférence, ce n’est pas porter le coup de grâce à notre production cinématographique qui n’est pas seulement riche, mais de qualité de grande qualité parfois ? Notre éducation cinématographique n’aurait, à notre avis, de sens que si nous nous occupons, en priorité de faire la promotion de nos produits nationaux. Notre addiction aux produits étrangers est déjà tel qu’il porte un grand préjudice à notre économie. Et l’encourager davantage en projetant des films étrangers, comme font malheureusement chaque soir et parfois plusieurs fois par jour certaines chaines de télévisons privées chez nous, c’est d’une inconscience et d’une responsabilité inouïes ! Place, certes, à la diversité culturelle et à l’ouverture sur le monde, un peu de patriotisme est nécessaire dans nos rapports avec le monde extérieur est nécessaire pour la protection de notre identité et de notre culture. Un exemple, quand ces chaines privées que je ne citerai pas passent des films américains sur le Vietnam, pays ami que l’Algérie a soutenu contre la barbarie impérialiste, de quel côté voulait-on que soit le téléspectateur qui voit ces films ? Du côté des impérialistes qui montrent qu’ils se battent pour une noble cause : la démocratie. Et ce sont les pauvres Vietnamiens qui apparaissent comme des sauvages. En adoptant ce point de vue, par exemple, nous sommes amenés à nier le fait que les vietnamiens se battaient pour leur libération. On pourrait citer encore d’autres films qui sont en contradiction totale avec nos valeurs. Mais encore une fois, l’initiative est louable : rendre au cinéma ses lettres de noblesse, rêver de remplir les salles comme dans le bon vieux temps, c’est une manière de contribuer à l’enrichissement de notre patrimoine et au prestige de notre pays. Cependant, il est impératif de faire attention aux spectacles que nous présentons à notre cher public : certains produits culturels véhiculent des messages cachés. Un décryptage est nécessaire avant de les montrer au public.
Aziz Bey

