Film sur Saint-Augustin – Des islamo-baâthistes demandent à annuler le projet

Le film sur Saint-Augustin, actuellement en préparation dans une coproduction algéro-Tunisienne (voir notre édition du 22 novembre dernier), a suscité la remontée en surface de tout le fiel dont certains islamo-baâthistes sont capables. Et l’on sait qu’ils rivalisent dans le pire pour produire une pensée- non, ils ne sont pas capables d’une pensée-, plutôt une logorrhée insipide, toujours trempée dans l’anti-berbérisme primaire, pour s’opposer à toute diversité culturelle, pour fermer la porte à tous les apports historiques qui se sont faits sans eux, pour scotomiser de force la mémoire historique et culturelle des Algériens et, enfin, pour décérébrer davantage le peuple algérien après tant d’épreuves et de drames, auxquels l’idéologie, défendue par ses sieurs, n’est pas étrangère. Ces sieurs, qui officient à intervalles presque réguliers dans deux quotidiens arabophones, sont, l’un, l’inénarrable Athmane Saâdi, président de l’Association algérienne pour la défense de la langue arabe- une langue pourtant à laquelle il n’a rien apporté ni sur le plan technique ni sur le plan de la didactique ou de la pédagogie-, et l’autre, Mohamed El Hadi El Hassani, mémoire figée de ce qu’il prétend être l’héritage de l’Association des Ulémas. Ces deux rentiers de la République, handicapés par une paresse intellectuelle irrémissible, liguent leurs efforts pour demander officiellement, dans deux papiers parus sur deux journaux arabophones, à Azeddine Mihoubi, ministre de la Culture, de ne pas faire participer l’Etat, à travers le ministère, au financement du film sur Saint-Augustin. Ils demandent à ce que le projet soit annulé. Et, par une espèce de papelardise cousue de fil blanc, ces sieurs disent préférer un film sur… Saint-Donat, un autre berbère contemporain de Saint-Augustin et qui a développé une espèce de schisme opposé au catholicisme papal de l’époque. Saâdi et El Hadi El Hassani veulent jouer hypocritement sur un différent religieux vieux de 17 siècles, pour dénier à Saint-Augustin de Thagaste le droit de bénéficier d’une biographie filmée. Ils disent de lui qu’il est un traître à la nation, comme si ces deux compères croyaient en une nation algérienne préislamique. Ils ont pourtant livré une guerre sans merci à tout ce qui rappelle l’Algérie et l’Afrique du Nord d’avant l’arrivée de l’Islam. Comment se fait-ils qu’aujourd’hui ils aient un penchant plutôt pour Saint-Donat que pour Saint-Augustin, deux amazighs qui ont fait rayonner la pensée et la religion dans l’ensemble du bassin méditerranéen ? Il restait encore plus deux siècles pour que la révélation coranique eût lieu, et trois siècles pour que l’Afrique du Nord soit islamisée.

Hypocrisie et esprit d’exclusion

En réalité comme ont peut facilement le deviner, ce courant antinational loge à la même enseigne Saint-Augustin et Saint-Donat. Il ne veut ni de l’un ni de l’autre. Seulement, il faut bien une prestidigitation pour demander au ministre de la Culture d’arrêter la « mascarade ». Un raisonnement qui n’est pas très loin de ceux qui appellent les Algériens à écrire la langue amazighe en caractères arabes. Dans l’absolu, il se peut que la possibilité technique existe pour ce faire. Cependant, ceux qui font cette recommandation en usent pour barrer la route à la promotion de cette langue. Car, lorsqu’on est convaincu d’une telle thèse- que le berbère peut être écrit en caractères arabe-, et que l’on se considère comme partie prenante d’une entreprise de réhabilitation d’un pan précieux de la culture et de l’histoire de l’Algérie, on « appelle » pas, on ne « recommande » pas, on ne « propose » pas. On fait, on participe, on revendique « tamazight di lakul » avec des banderoles en caractères arabes, on montre que la chose est faisable, on écrit, on édite, on enseigne, on alphabétise,… etc. À défaut de montrer une opposition franche, frontale à l’enseignement de cette langue- car, politiquement, ce serait « incorrect »-, on met les bâtons dans les roues et faisant feu de tout bois, avec cet énergique carburant qui a pour nom Hypocrisie.

Pourtant, s’agissant du père de l’Église, Saint-Augustin, un Algérien de Tahagast (Souk Ahras), avant Athmane Saâdi et El Hadi El Hassani, un séminaire national lui était consacré en l’an 2000, où des penseurs, des hommes de lettres et des analystes avaient dit ce que représentait Saint-Augustin dans la pensée philosophique et religieuse de son époque. Le Président Bouteflika intervint alors avec un message lu en son nom devant l’assistance, dans lequel il écrit : « Qu’Augustin ait vécu et pensé avant la révélation coranique, ne saurait disqualifier son œuvre comme support et aiguillon d’une réflexion commune, de notre point de vue de musulman. L’étude d’Augustin est d’une actualité brûlante, et les débats qu’elle est de nature à susciter peuvent contribuer à nous faire progresser ensemble, dans notre diversité vers le monde apaisé le monde de justice et de fraternité auquel, depuis la nuit des temps, aspirent tous les hommes de bonne volonté ».

« Chauvinisme souffreteux »

Le film, long-métrage, dont la réalisation a été confiée au réalisateur égyptien, Samir Seïf, s’inscrit, explique le ministre de la Culture, « en droite ligne de la politique cinématographique algérienne, privilégiant la réhabilitation des figures historiques de notre pays dont le legs atteste de la grandeur de la civilisation algérienne et du rôle majeur et universel joué à travers les époques par ses personnalités illustres ». Oui, figure historique, intellectuelle, Saint-Augustin l’est. L’Algérien d’aujourd’hui n’est pas un être venu ex nihilo ou issu de la génération spontanée. L’accumulation historique fait de lui l’héritier de cultures et civilisations qui se sont succédées sur cette partie de l’Afrique du Nord, allant du christianisme à l’islam sunnite, en intégrant les « nuances », tel que l’ibadisme, exploité par certains pour ériger des frontières entra Algériens; de tamazight au français – butin de guerre et moyen d’ouverture sur le monde, en passant par l’arabe; des temples et églises jusqu’aux mosquées, en passant par les mausolées maghrébins et zaouïa. L’intégration nationale ne saurait se faire par l’exclusion. Les dérives que nous vivons aujourd’hui, la violence sociale, le repli sur soi, le déni de l’autre ont des atomes fortement crochus avec l’esprit d’exclusion nourri par une mémoire sélective ou volontairement scotomisée. « Les tenants d’un chauvinisme souffreteux peuvent aller déplorant la trop grande ouverture de l’éventail : Hannibal a conçu sa stratégie en punique ; c’est en latin qu’Augustin a dit la cité de Dieu, en arabe qu’Ibn Khaldoun a exposé les lois des révolutions des hommes. Personnellement, il me plait de constater dès le début de l’histoire cette ample faculté d’accueil. Car il se peut que les ghettos sécurisent, mais qu’ils stérilisent c’est sûr », disait Mouloud Mammeri dans son entretien avec Tahar Djaout (Laphomic-1987).

A. Nait Messaoud