La chute du prix du baril de pétrole au-dessous de 40 dollars au cours de ces dernières 72 heures est une donnée qui ne peut laisser personne indifférent parmi les gestionnaires de l’économie nationale, les autorités politiques, les partis, les syndicats ou les animateurs de la vie associative. Une très grande partie de la polémique, voire des altercations, ayant émaillé et accompagné le débat sur la loi de finances de l’année 2016, a pour véritable origine le recul des recettes extérieures du pays depuis juillet 2014. La discussion de la loi de finances est devenue le condensé de toutes les polémiques et algarades qui se sont produites auparavant entre les différents acteurs politiques, souvent par presse interposée, et qui ont trouvé leur prolongement dans les travées de l’hémicycle de l’APN. Si certains, à leur corps défendant, ont avancé que les protestations et les rixes ayant ponctué l’adoption de la loi de finances par les députés, est un signe d’une « bonne santé politique » de notre pays, le problème, lui, reste entier. Autrement dit, la loi de finances de l’année ne peut pas corriger ce que les errements de la gestion rentière ont rendu possible pendant des années. Les augmentations de taxes annoncées pour les carburants et l’électricité ne couvriront jamais les coûts de production de ces produits. Les subventions demeurent inchangées, du moins tant que le ministre des Finances ne décide pas de mettre en application ses propres « souhaits », à savoir redéfinir les franges de populations qui ouvriront droit aux subventions de soutien des prix. Paradoxalement, les transferts sociaux vont augmenter, en 2016, de 9 %. Franchement, la situation économique du pays en cette fin d’année 2015 n’invite pas à l’optimisme. La rue, les cafés, les lieux publics sont en train d’exprimer chaque jour un certain malaise des populations, une vague appréhension de quelque chose qui se prépare et pour lequel on est censé se préparer. Pour les plus âgés, il y a une forme de réédition d’un climat fort morose, celui vécu au moment où commençaient à chuter les prix de l’or noir en 1986. Les pénuries des marchandises, et surtout des produits alimentaires, se multipliaient, allant du café et sucre, jusqu’aux lames de rasoir, en passant par le savon, la semoule, les légumes secs et les produits électroménagers. Le mot « takachouf » (austérité) a commencé à être popularisé et vulgarisé à cette époque-là; et il a connu ses heures de gloire et de faste pendant plus de deux ans. C’est l’explosion du 5 octobre 1988 qui l’a délogé du lexique courant pour le remplacer par tous les mots qui symbolisaient les changements induits par Octobre: démocratie, multipartisme, Etat de droit, liberté de la presse, élections transparentes, réformes économiques,… Aujourd’hui, psychologiquement, on n’est pas dans une situation de pleine crise, mais de « pré-crise »; car même les dispositions de la loi de finances ne produiront leurs effets d’inflation, de réduction du pouvoir d’achat et de redistribution de cartes sur le plan social que dans les prochains mois. Les prochains mois, ce sera aussi la réduction des projets d’équipements, touchés par le gel ou l’annulation. Une nouvelle vague de chômage va se produire, avec un grand ralentissement du rythme de création d’emplois. L’on aurait bien souhaité que ceux qui se sont opposés aux augmentations de certaines taxes aient des solutions alternatives à présenter pour gérer l’urgence. Il est vrai, cependant, que le gouvernement n’a rien fait qui puisse éviter au pays la situation actuelle de crise financière. L’argent du pétrole a été dépensé à un rythme frénétique dans les infrastructures et équipements réalisés en grande partie par des partenaires étrangers. Des ouvrages qui souffrent de malfaçons et défauts techniques parfois rédhibitoires. Les entreprises algériennes quémandaient vainement leur part de marché. Le climat des affaires en Algérie est l’un des plus médiocres du monde. Le projet du nouveau code des investissements, initié du temps de l’ancien ministre de l’Industrie, Cherif Rahmani (en décembre 2012), poursuivi et enrichi du temps où Amara Benyounès a occupé ce poste, puis déclaré pendant l’été 2014, achevé et mûr pour être soumis au Parlement, est, à ce jour, prisonnier de la bureaucratie et d’autres calculs dont on ne peut pénétrer le secret. Si l’option des investissements productifs massifs- créateurs de valeur ajoutée et d’emploi et orientés dans le sens de la diversification des activités- n’est pas mise en branle dans l’immédiat, le risque est grand de voir les prochaines lois de finances imposer leur austérité avec plus d’aplomb et moins de clémence, d’autant plus que la perspective d’un relèvement prochain du prix du pétrole sur le marché mondial est exclue par plusieurs analystes et même par des officiels algériens.
Amar Naït Messaoud
