Comme chaque hiver, les jeunes des villages de la commune s’adonnent à la chasse aux grives. En effet, depuis le début du mois de décembre, on les voit sur les bords de la RN25 et du CW128 présenter aux automobilistes de passage les premières grives de la saison. De bonne heure, ils arrivent avec des dizaines d’oiseaux en espérant gagner un peu d’argent. «On n’a rien à faire. Si on n’extrait pas du sable, on ne fait rien d’autre. Pour cette année, les grives sont arrivées à la fin du mois de novembre, mais, elles ne sont pas nombreuses parce qu’il ne pleut pas. Il faut aller leur tendre des pièges en plein maquis au risque de notre vie quand on sait qu’il y a des engins explosifs qui parsèment les buissons. Et ce n’est pas du tout, une partie de plaisir», nous dira l’un de ces chasseurs. Quant au prix affiché il varie entre cent et cent vingt dinars la pièce. Tout dépend, bien sûr, de la taille de la grive. «Ce sont des prix négociés», nous jettera l’un d’eux. Et d’ajouter: «les cailles sont plus petites mais elles sont cédées jusqu’à cent cinquante dinars la pièce. Et puis, elles sont élevées dans des poulaillers plus sûrs que ce que nous endurons pour capturer quelques oisillons. Ce n’est guère de tout repos. Et parfois, on ne trouve rien et on perd les pièges que nous payons cher», enchaînera le premier chasseur. Celui-ci nous avouera que, parfois, il n’écoule même pas dix oiseaux par jour. Pour les automobilistes, même si ces volatiles n’ont pas encore grossi, ils sont tout de même mieux prisés que les cailles. «C’est pour faire plaisir aux enfants. Ils ne les ont jamais goûtés», nous lancera un automobiliste, sans doute, un Algérois qui cherchait aussi à s’approvisionner en huile d’olives. Comme lui, d’autres s’arrêtent et repartent avec quelques grives, tout contents, de les trouver en dépit de leur prix que certains jugent excessifs. «Le prix importe peu. Je sais ce qu’endurent ces jeunes et les risques qu’ils encourent pour les attraper. Eu égard à tous ces aléas, ils ne sont pas du tout chers. Tout a augmenté. Il y a peut être que ces grives qui sont maintenues au prix de l’an dernier. Ces pauvres doivent quand même gagner leur pain», nous répondra un autre automobiliste, dont la pitié à l’égard de ces chasseurs est visible sur le visage, et nous dira qu’il n’a même pas négocié avec eux. «Ce n’est pas un métier pour de bon. Une fois l’hiver parti, nous devrons encore chercher d’autres bricoles à faire. Qu’est-ce que vous voulez, dans cette région, qui a été le berceau de la révolution quand on nous apprend qu’elle a enfanté non seulement le colonel feu Krim Belkacem, négociateur de l’indépendance de l’Algérie entière, mais aussi des centaines de martyrs, il n’ y a aucune petite fabrique aussi minime soit-elle. Le taux de chômage est effarent, c’est pourquoi, ceux qui ont les moyens l’ont quittée depuis des lustres pour chercher du travail ailleurs. Ceux qui y sont restés, ils sont condamnés à embrasser tous les petits jobs de misère», soupirera un vieil homme, nous semble-t-il, un ancien moudjahid très touché par la vie que mènent ces jeunes campant sur les bords des routes du matin au soir dans l’espoir qu’un jour la situation change. Ils ont encore beaucoup de temps à tenir leur mal en patience parce que des années dures les attendent quand on voit que les signaux sont en rouge. Y aura-t-il un sursaut pour sauver cette jeunesse en quête d’emplois? C’est le wait and see.
A. O.
