Le poète Si Mohand U M’hand (1850 – 1905) – Le révolté impénitent

Empruntant le chemin de l’hôpital Sainte Eugénie péniblement, s’aidant d’une canne, toussant et crachant ses trippes, boitant et soufrant, Si Mohand U M’hand a été admis chez les sœurs blanches le 20 décembre 1905.

Par S. Ait Hamouda

Il y séjourna huit jours. Le 28 du même mois et la même année, il rendit l’âme, emporté par une tuberculose pulmonaire, selon le registre des entrées que nous avons consulté à l’administration de l’hôpital de Aïn El Hammam. Il fut l’un des poètes les plus inspirés de Kabylie, voire d’Algérie, comme le considérait Kateb Yacine. Comme disait Tahar Ben Jalloun : «L’âme d’un peuple peut s’exprimer dans la musique et le chant, dans la pierre ou les mythes. Celle des Kabyles a choisi le verbe. La parole à valeur fondamentale. Le poème dit à valeur éminente. Telle est la vocation et la tradition de la civilisation kabyle. Les ‘Isefra de Si Mohand’ sont un recueil essentiel, où le lyrisme personnel du poète acquiert une dimension universelle. » Comme Paul Verlaine, Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé et Victor Hugo, Si Mohand U M’hand est un poète légendaire de tous les âges et de toutes les générations, sans distinction aucune. «Il serait né vers 1850 dans une région de l’Algérie, non encore soumise : la Kabylie (elle le sera pendant l’enfonce du poète). Il mourra en 1905 alors que la colonisation triomphante s’est étendue à tout le pays. Dans l’intervalle, il aura assisté à la destruction brutale ou lente de l’ordre social ancien, à l’instauration d’un ordre nouveau. Il ne sera pas seulement le spectateur du drame, il ne le vivra pas sur les franges mais au plus épais de la mêlée, dans son destin, dans son esprit et jusqu’à dans sa chair. Il naît et déjà le drame marque sa vie. Mohand, encore enfant, voit les troupes du général Randon monter à l’assaut de la montagne kabyle. Icheraïouen, son village, est détruit et les habitants dispersés (… ) À la place, Randon fait construire un fort d’où il surveillera les villages accrochés sur les pitons. Un vieux chef kabyle dit : «C’est une épine plantée dans notre œil». Quatorze ans plus tard, la grande révolte de 1871 soulève le pays, la famille de Mohand s’y engage toute entière. Après la défaite, le père du poète est jugé condamné et passé par les armes à Fort National sur les lieux même de son premier village détruit. Son oncle est déporté en Nouvelle Calédonie. Son frère fuit en Tunisie et lui-même ne doit la vie sauve qu’à l’intervention d’un Officier (le capitaine Raves, selon Mouloud Feraoun), qui a jugé sa mort inutile. Tous les biens de la famille sont confisqués. Mohand, réduit à l’indigence, quitte la montagne natale et s’en va. C’est son troisième et définitif exil. » (Mouloud Mammeri in «Culture savante culture vécue» PP. 43-44). Pour s’étourdir, il s’adonne aux plaisirs défendus : Les filles, le vin, l’absinthe, le hachisch et la cocaïne. Il est entré de plain pied dans la bohême la plus débridée, tout en fréquentant tous les milieux : les notables, dont il fut avant la tourmente, les clercs, parce qu’il a été jadis, l’un deux et d’une façon générale, toutes les conditions y compris les plus misérables. Abdelaziz Sadki, dans une conférence prononcée le 20 février 1991 au département d’histoire de l’université de Reims, intitulée «Finis Kabyliae !» «Se veut une épitaphe. Le rideau tombe et masque de pudeur ou de deuil, la Kabylie glisse tout entière sous le marbre lourd de la colonisation française. La référence solennelle à l’antique jure d’une conquête vraie et définitive. Finis Kabyliae !» clôt le travail monumental, la Kabylie et les coutumes kabyles, du général Hanoteau et du juriste Letourneux, engeance de la Guerre et de la Loi, comme il ferme une antique indépendance. « Ainsi, s’est effondré en quelques années l’édifice séculaire des libertés traditionnelles qui avaient résisté pendant des milliers d’années aux armées des conquérants. Leur ruine est aujourd’hui complète et ce n’est pas sans regret pour un passé qui n’a manqué ni de grandeur ni de gloire, que j’inscris à la fin de ce court résumé ces paroles empruntées à l’histoire d’une grande nationalité disparue : finis Kabyliæ ! » L’ouvrage, prêt en 1869, n’est publié qu’en 1872, au lendemain de l’insurrection de 1871. » Cependant, notre poète a, tout le long de sa vie, été irréductible, insoluble dans la masse, frondeur. Sa rencontre avec Cheikh Mohand Ou Lhocine démontre, si besoin était, chez Si Mohand U M’hand une personnalité de roc, de granit. Dans la légende d’un Saint, le Fond documentaire Berbère a consacré un petit texte à cette fameuse rencontre «Si Mohand U M’hand, dont le nom est bien connu, vint faire visite à Chikh Mohand Ou Lhocine. À son arrivée, il attendit dans la cour en fumant. Le maître n’aime pas le tabac, lui dirent les Khouan. Entendant parler de tabac, le Chikh sortit et demanda : Qui est celui-là ? Il reconnut Si Mohand : – Laissez-le, dit-il : il est comme la locomotive : il marche à la vapeur. S’en suivit le fameux neuvain. Veux tu répéter ? demanda le cheikh ; Je ne répète jamais ce que j’ai dit, dit Si Mohand. Que Dieu te fasse mourir étranger en terre étrangère. À Asqif des Sidi Saïd, s’il plait à Dieu» (P : 48 – 50 : FDB ; N° 96 – Fort Nationale – 1967 (IV). Qu’on le veuille ou pas, Si Mohand portait la blessure béante de son village détruit, de son père exécuté sous ses yeux d’enfant, de son oncle déporté. Et ces stigmates ne peuvent être soulagées que par l’errance, les plaisirs qu’il s’offre par défit et la poésie. Il a tout chanté : l’amour, le vécu, les conditions de vie de ses compatriotes. «Le paysan est devenu métayer ou ouvrier agricole / Ils vont de ferme en ferme se présenter aux portes / Kabyles et arabes mêlés / et les porcs (les colons) de se gaver de rire» ou encore «Les charognards ont le pouvoir et les aigles exilés…» et encore «Je jure que ni dans la ville / Nul d’eux ne me commandera / Je briserai mais je ne plierai pas / Dans un pays où les chefs sont les proxénètes / Si l’exil m’est prédestiné / Vienne l’exil / mais pas la loi des porcs». En effet, il est tentant de compter Mohand parmi les poètes maudits, tel Verlaine, Rimbaud, Baudelaire mais rien ne serait plus faux. Cependant, il a été poète national, parce que son expérience, ses sentiments, sa poésie sont profondément ancrés dans la vie du peuple algérien. Mais il a été en même temps poète universel parce que de la peinture d’un destin particulier, il a fait l’image de l’humaine condition. En lui chacun des deux termes étaie l’autre, le premier conférant à ses vers l’accent de vérité qui entraine l’adhésion, le second leur donnant la résonnance qui fait de chacun de nous, même à travers les infidélités et les déficiences d’une traduction, se sent entièrement concerné». Mouloud Mammeri in Reflet n° 1 janvier 1968 Bulletin Commission Nationale Algérienne pour l’UNESCO.

S. A. H