Village Agouni N Teslent, dans la commune d’Aïn El-Hammam – Rebelle et exceptionnel

Historiquement, Agouni N Teslent est le premier village de la région d’Aïn El-Hammam, bien avant la ville de Michelet, laquelle a été construite par les Français en 1881.

Aussi bizarre que cela puisse paraître, les citoyens de la localité n’utilisent l’eau du robinet que pour les tâches ménagères (douches, vaisselles, lavage, …). Dotés de six (6) fontaines aux sources naturelles, les villageois préfèrent se rabattre sur ces eaux pour leur consommation quotidienne que de boire l’eau courante. Auparavant, Agouni N Teslent était rattaché à la tribu d’Akbil, puis à Abi Youcef avant de devenir une localité de Laârch de Michelet (AEH). Réputé pour sa Kabylité et son engagement durant la guerre de libération, ce village de 4 000 âmes qui réconcilie les valeurs ancestrales avec les exigences de modernités dans un règlement de vivre-ensemble, est surnommé ‘’Le village rebelle’’, car c’était le deuxième village après Igoujdal à se constituer en groupe d’autodéfense au début des années 90. Dans cette localité naquit, aussi, Omar Oumokrane celui qui a osé tirer sur Boumediene en 1967. C’est à proximité de ce village qu’on a retrouvé le corps décapité de l’alpiniste français, enlevé en septembre 2014 et séquestré pendant quatorze heures.

Origine du mot ‘’Agouni N Teslent’’ et Michelet.

Agouni N Teslent est un nom kabyle composé de deux noms : agouni+taslent. Agouni désigne un plateau (géographiquement), une surface plane ou faiblement accidentée. Taslent veut dire le frêne (arbre). Avant l’édification, par les français, de la ville de Michelet (Nom donné par rapport au savon Jules Michelet 1798-1874), le lieu s’appelait Tala n Sila ou Tala n Wudi. Après l’indépendance, la ville a été baptisée ‘’Aït El Hammam’. Le nom aurait été suggéré par le défunt Hocine Aït Ahmed pour ne pas continuer à «trainer la casserole du berbérisme en Kabylie…», d’après ses dires dans ‘’Mémoires d’un combattant’’. Et ceci en réponse à Rachid Ali Yahia qui était, à l’époque, contre l’idéologie d’une Algérie Arabo-musulmane. En voici le passage : «À partir de cet épisode, la Kabylie trainera… la casserole du berbérisme avec toutes les connotations irrationnelles, négatives et ironiques, attachées à la fonction d’épouvantail. Il y a comme ça des grains de sable, des personnages insignifiants, qui entrainent dans la vie politique des conséquences démesurées». P. 179. Entouré des villages Taourirt Amrane, Tamejout, Ath Hamsi et la ville de Michelet, Agouni n Teslent est distant de 50 kms de Tizi-Ouzou. Situé à 850 m d’altitude, il est composé principalement de quatre (4) quartiers à savoir : Ath Tabet, Ath Salah Ou Ahmed et Ath Telha/Ikadoumène. Pour accéder au village et dans le but de le sécuriser, on avait érigé deux entrées comme passage obligé une condition sine qua non à tous ceux qui étaient appelés à y ‘’pénétrer’’. Les entrées se trouvent aux deux extrémités du village, l’une en haut, et l’autre en bas. Ils portèrent le nom ‘’Taâessast’’ (Guérite/Gardienne). «À l’époque, il n’y avait pas d’autres passages. Alors, tous ceux qui rentraient au village, sont vite repérés. C’est comme ça qu’on arrivait à sécuriser les lieux. Les murs étaient rattachés et adossés les uns aux autres. Et lorsqu’on construisait une maison, on ajoutait seulement trois murs, puisque le quatrième fut le mur d’appui d’une autre bâtisse», nous dira un vieux du village.

Une ‘’autonomie’’ de gestion

«La gestion et les besoins des citoyens sont pris en charge par le village. Nous avons instauré un système de gestion basé sur l’entraide et une cotisation régulière de tous les villageois. Chaque citoyen atteignant l’âge de 18 ans est redevable de 100 DA/mois. Exception faite aux étudiants et handicapés. Pour un projet, c’est une autre paire de manches : on fait un devis et on le divise par le nombre de citoyens. Un impôt obligatoire. Une sorte d’autonomie à l’ancienne. Les contraintes et la dureté de la vie nous ont forgés et aidés à aller de l’avant. Nous avons construit des locaux commerciaux que nous avions loués aux jeunes et qui rapportent un peu d’argent pour la caisse du village. Nous avons construit, aussi, deux logements de fonction : un pour l’imam et l’autre pour le médecin, et tout cela, par nos propres moyens. Sans oublier le foyer de jeunes et toutes ces ruelles cimentées», nous dira Achour. Par ailleurs, il y a cette tradition que les vieux appelaient ‘’Lehmigga’’, une sorte d’assurance du bétail. En effet, si une bête se casse une jambe- la chose qui est fréquente dans la montagne- on l’égorge et on distribue la viande à tout le village. Ensuite, les citoyens payeront leur quote-part. C’est ainsi que le propriétaire récupère la valeur de son animal. Une assurance qui n’arrêtait pas de faire ses preuves en ce moment.

Un règlement intérieur au-dessus de tous

Les villageois sont soumis à un règlement intérieur depuis la nuit des temps, et ce, jusqu’à ce jour. Un règlement qu’ils actualisent en fonction des exigences et de l’évolution de la société tout en gardant sa substance démocratique et sa justice sociale. C’est ainsi que des hauts fonctionnaires de l’état sont désignés et appelés, à leur tour, pour le nettoyage de la décharge publique. «Je me souviens du jour où le nom du ministre Ahmed Ali Ghazali figurait sur la liste des gens qui devaient nettoyer la décharge. En tant que membre de la famille, je devais, donc, l’avertir. En apprenant la nouvelle, il était agréablement surpris. Il a même adressé une lettre de remerciement au comité du village. Cette anecdote, il l’a annoncée, fièrement, au conseil de ministres présidé à l’époque, par Boumediene», nous dira Ahmed Ali Med Said. Et d’ajouter : «un jour, j’ai été chargé par la famille de lui remettre sa part de viande de Timechret à Alger. Arrivé à sa maison, je l’ai trouvé en compagnie de Hamrouche et de Bitat. Emus par cette merveilleuse tradition ancestrale, les deux invités ont été conviés à partager la quote-part».

Et même les gendarmes français n’échapperont pas à la règle

L’un des articles du règlement intérieur stipule : «dès l’entrée du village, les cavaliers doivent descendre de leurs chevaux et continuer la marche à pieds». Il est strictement interdit, jusqu’au jour d’aujourd’hui, d’emprunter, ne serait-ce qu’une petite ruelle à dos de cheval ou d’âne, et ce, sous peine d’une amende. À l’époque de la colonisation, des gendarmes français commencèrent à traverser le village à dos de leurs chevaux. Interpellé et sidéré par le non-respect et la violation du règlement de la communauté un villageois les interpella et leur ordonna de poursuivre le trajet à pieds. La chose, évidemment, que les gendarmes refusèrent. Devant l’insistance et la persévérance du citoyen, ces derniers le menottèrent et le prirent avec eux à la brigade. Le soir venu, les citoyens alertèrent le Tamen du village qui, à son tour, alerta le responsable de la gendarmerie. Un compromis fut vite trouvé et le ‘’prisonnier’’ libéré mais le Tamen ne l’entendait pas de cette oreille-là et ne voulait pas du tout quitter les lieux de sitôt. Intrigué le responsable lui demanda, alors : «on a libéré le villageois, tu veux quoi, encore ?». Et le Tamen, rétorqua : «tes hommes ont violé notre règlement, ils doivent payer une amende. Et je ne bougerai pas d’ici tant qu’ils n’auront pas payé».

Des mythes et des légendes.

Comme dans tous les villages kabyles et, en générale, dans les sociétés à dominante traditionnelle, les mythes et les légendes accaparaient la majeure partie de la culture orale. Et le village d’Agouni N Teslent est loin d’être une exception, selon ce récit de Cahbane Said Lhadj, président du comité du village. «Un bateau à destination de la Mecque est bloqué avec des pèlerins au port de Tigzirt, faute de vent. Son propriétaire implora, alors, les voyageurs à faire appel aux saints de leurs régions pour qu’ils puissent leur venir en aide, mais en vain. Alors, il remarqua un homme assis tout seul et lui demanda son intervention. Ce dernier déclama un poème où il sollicita l’intervention du gardien de la mosquée d’Agouni N Teslent. Juste à cet instant, le vœu fut exaucé et le bateau démarrera.

Deux poids, deux mesures ?

Lors de notre tournée dans le village, et après avoir visité les sites de la localité un fait intriguant retenait notre attention. Il y avait deux saints au village : Sidi Mohand Aberkan et Sidi Youcef. Mais, comment se fait-il que Sidi Mohand Aberkan avait le droit à un mausolée en bonne et due forme et que Sidi Youcef n’en avait pas, le lieu n’est qu’un amas de pierres? Renseignement pris, il s’est avéré qu’à chaque fois que les anciens habitants commencèrent à construire ce mausolée, le lendemain tomba en ruine.