C’est dans une atmosphère chargée d’émotion et de tristesse qu’a été inhumée en fin de semaine dernière l’universitaire Camille Lacoste Dujardin au cimetière de Bourg-la-Reine, en région parisienne. Malgré une pluie battante, une grande foule a tenu à accompagner le corps de la défunte jusqu’à sa dernière demeure. Ils étaient nombreux à exprimer à cette amie des Kabyles, ethnologue émérite, la reconnaissance qui lui revenait. Sa famille, ses proches et ses amis Kabyles ont témoigné chacun à sa manière leur gratitude pour la simplicité la gentillesse et le dévouement de la défunte. Pour Jean Philippe, son fils aîné «elle a fait preuve d’affection et d’attention. Elle m’a appris avec l’ensemble de sa famille d’instituteurs que la morale laïque est beaucoup plus exigeante que la morale religieuse». L’orateur est revenu sur le parcours de sa mère, sa transmission de valeurs et de partage dans son aventure humaine: «je lui dois d’avoir retrouvé des racines normandes et abordé ce qui devait être les racines berbères». Les souvenirs de toute une vie sont revenus dans les propos de ses deux enfants Jean Philippe et Olivier. «Elle nous a donnés une deuxième famille d’adoption, une famille kabyle. On a un peu de méditerranéen en nous», disait Olivier. Jean Philippe se rappelle encore ces contes kabyles qu’elle leur racontait. «Quand on étaient petits, on lui demandaient souvent de nous raconter des contes kabyles. Aujourd’hui, je suis fier de ma mère, de l’intellectuelle et de la citoyenne». Et il termine en rappelant un de ses livres : « La vaillance des femmes ». «Je trouve qu’elle était une femme vaillante». Lui emboitant le pas, Mustapha Saadi, un des responsables de la fédération des associations franco-berbères de France, a rappelé avec insistance l’apport scientifique de Camille Lacoste à la culture kabyle. Pour M. Saadi, l’hommage rendu l’année dernière à Camille Lacoste au centre culturel berbère de Drancy fût un grand moment d’émotion. Pour lui, «ce jour-là tu as retrouvé les franco-berbères qui souhaitaient te rencontrer eta te remercier, toi Camille, pour ton œuvre scientifique et humaniste consacrée à leur Kabylie et à leur culture berbère. Ils étaient là pour rendre hommage à ton œuvre, à ton attachement à leur culture comme à ta pédagogie pour aider à une meilleure connaissance de notre histoire si lointaine». L’orateur conclut son intervention en invitant la foule à reprendre en cœurs un air kabyle, l’inépuisable Vava Inuva d’Idir ; «je voudrai avant que l’on se quitte que tu entendes une dernière fois la langue berbère. Elle te bercera dans ton dernier sommeil». Pour rappel, Camille Lacoste Dujardin, âgée de 87 ans, s’est éteinte jeudi en région parisienne. Anthropologue, ethnologue, spécialiste du monde berbère et de la société kabyle, elle était directrice de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, CNRS. Elle a consacré la totalité de ses travaux de recherche à la Kabylie et a étudié différents aspects de la culture kabyle. Elle avait appris à parler le kabyle lors d’une immersion totale dans la région d’Iflissen lvhar, entre Tigzirt et Azzefoun. On l’appelait d’ailleurs yellis-n-Amar, un émigré kabyle, originaire du village de Tisira, qui l’a accueillie dans sa famille. Elle était l’épouse du géographe Yves Lacoste avec qui elle a étudié la géographie avant de s’en détourner au profit de l’ethnologie, son domaine de prédilection et la Kabylie comme son principal sujet d’études. Sa carrière universitaire est couronnée par la publication de plus 150 articles et une quinzaine d’ouvrages de référence. Elle a notamment traduit et étudié plusieurs contes kabyles. Dans ses travaux, elle a consacré une place importante aux femmes et à leurs rôles à tous les niveaux et dans tous les espaces. Elle a relaté toutes les épreuves quelles ont endurées, épreuves nées de leurs conditions sociales, des affres de la guerre ou des conflits, des conséquences de l’exil et de l’immigration de l’être chéri, le père, le mari ou le fils ou de la combinaison de tous ces facteurs.
De Paris, Tahar Yami
