La formule » parcours du combattant » sied avec une incomparable pertinence à la longue et patiente lutte du moudjahid Ould El Hocine pour récupérer son bien dont il a été injustement spolié il y a de cela… plus de vingt-cinq ans, à savoir l’entreprise EPSR de Chéraga. C’est une longue épopée qui aurait été inscrite dans une trame dramaturgique avec force coups de théâtre, intrigues et rebondissements si la triste réalité n’extirpait le récit du passionnant attrait de la fiction. Le 4 janvier, le Conseil d’Etat, en déboutant le concerné sur son pourvoi en rétractation, aurait conclu à la fin du » feuilleton « , mais ce serait mal connaître la résistance au long cours de Ould Hocine, qui avait fait ses classes de persévérance et d’abnégation dans la meilleure des écoles, le djebel libérateur, il y a une cinquantaine d’années, en qualité d’officier de l’ALN de la quatrième wilaya historique. En fait, et paradoxalement, c’est dans la même source, du côté de la lutte armée et son écriture qu’on peut trouver l’origine des soucis de Ould El Hocine et en même temps le creuset d’où il abreuve son inépuisable conviction à batailler pour la vérité et avoir gain de cause et surtout gain de justice.Commanditaires et sous-traitantsL’inventaire de toutes les péripéties ferait perdre son latin au plus éminent des juristes, et pourtant l’affaire redevient claire comme de l’eau de roche dès lors qu’on y injecte sa vraie dimension, l’affaire d’Etat. Autrement dit, cette affaire met » aux prises » les battants de la noble cause d’une part et de l’autre, ceux qui, à visage camouflé derrière des sous-traitants infiltrés dans les rouages de la justice et des institutions, notamment le ministère des Travaux publics, bafouent les principes de l’Etat au nom du même Etat. Ayant bénéficié d’une batterie de décisions de justice en sa faveur, notamment celle de 1997 ordonnant de lui restituer son bien, Ould Hocine ne s’en est pas moins retrouvé confronté à un tir croisé d’attaques et de contre-attaques, avec des plaintes en diffamation, des triturations de pièces du dossier par le président de la plus haute instance, un renvoi de la balle entre deux chambres du même conseil et un zèle particulier dans le retard et la tergiversation. Le tout a été couronné par la mise en branle de la dernière étape, en foulant un principe premier de la justice, celui de laisser pendante toute affaire dans le civil tant qu’il n’a pas été statué sur son volet dans le pénal. Ce dernier volet est évidemment l’affaire du faux dont se serait rendu coupable l’ex-président du Conseil d’Etat, aujourd’hui sous contrôle judiciaire, la justice devant surseoir à tout le reste de l’affaire tant que cet inculpé n’a pas été soit condamné, soit innocenté bien sûr. L’affaire, en vingt-cinq ans a eu le temps de produire les versions les plus invraisemblables, notamment celle d’une prétendue appartenance à un certain Van Rossem, possession couplée par la grâce des inventeurs à celle de la gendarmerie, ce à quoi des hauts commandants de ce corps aussi prestigieux que Benchérif et Chelloufi ont témoigné par un cinglant démenti. On peut recenser d’autres faits dénoncés par les avocats, comme la séparation des dossiers du terrain et de la SARL EPSR, affaires dissociées dont il avait été demandé de réunir les éléments dans une seule et même chambre.
Un défiléde dysfonctionnementsRefus d’exécution des décisions de justice, mépris des conclusions des experts indépendants pourtant désignés par les instances judiciaires, juge qui se déjuge, série d’amalgames sur les vrais et les faux cocontractants, sont des exemples parmi des dizaines d’autres qui édifient sur un défilé de dysfonctionnements de la justice algérienne. Et pourtant, l’Etat algérien, premier éclaboussé par ces dénis de justice en salve d’abus, sortirait grandi et non affaibli par la reconnaissance de ses erreurs. L’enjeu du maintien du déni de droit ou, au contraire, la correction de tous ces impairs par la restitution du bien spolié à son propriétaire légitime, dépasse le seul cas de L’Hadj Ould El Hocine. L’impact est sur la qualité de garant de l’Etat algérien de la protection de la propriété privée, avec tout ce que cela implique comme incitation ou, au contraire, comme découragement de l’investissement dans le secteur privé, tant national qu’étranger. Cette protection devrait être un rempart contre toute atteinte à ce type de propriété, d’où que vienne la spoliation, a fortiori lorsqu’elle émane de l’Etat ou de forces qui agissent en son nom. N’étant pas du genre à abandonner la lutte, Ould El Hocine ne peut s’en remettre qu’aux plus hautes instances de l’Etat algérien, à commencer par le premier magistrat du pays, pour mettre fin à cette série noire en le rétablissant dans ses droits et, sur la lancée, réhabiliter la grandeur de l’Algérie dans sa valeur d’Etat de droit. Il se trouve que le combat de Ould El Hocine contre l’Etat est en réalité une lutte en faveur et au profit de cet Etat, pour peu qu’il consente à broyer les dysfonctionnements de sa justice au lieu de tenter de broyer l’ardeur d’un patriote industriel, créateur de richesses et d’emplois.
Une persévérance tout simplement admirableA défaut d’autre recours, pointe désormais l’idée de saisir les instances internationales, toujours en vertu du respect de l’Etat et des textes qu’il a ratifiés. Mais ce moudjahid ne semble pas, loin s’en faut, enthousiaste pour cette éventualité, l’estimant, à tort ou à raison, non compatible avec le sens de son engagement, de l’appel de Novembre à aujourd’hui, pour la souveraineté nationale. Mais jusqu’à quand résistera-t-il contre cette pulsion de saisine des instances internationales comme recours de dernière instance ? Arrivé depuis un mois à cette fin en queue de poisson prononcée par la plus haute juridiction, Ould El Hocine fait montre, et c’est là le paradoxe de son combat, d’une incroyable confiance en la justice de son pays, la vraie, en dépit de tout ce qu’elle lui a fait subir. S’il n’y avait pas cette inextinguible confiance, il est évident qu’il aurait abandonné le combat depuis longtemps, un combat pour le principe et non pour la seule récupération financière et matérielle, puisque son actuel statut d’industriel le met hors du besoin. Sauf le besoin de voir éclater la vérité, au diapason de sa foi et sous le regard, arboré au fronton de son usine, des frères Brakni et autres chouhada dont il a juré de ne pas trahir le serment.
Nadjib Stambouli
