Ramdane Asselah, l’un des premiers militants du PPA au début des années 40, publie ses mémoires à l’âge de 90 ans, après avoir jugé qu’il était temps de revenir sur ses années de militantisme alors qu’il n’avait que dix-sept ans, et les souffrances subies par tout un peuple colonisé durant près d’un siècle et demi.
Une façon pour lui de livrer aux lecteurs sa vision sur cette étape cruciale qui avait précédé de quelques années le déclenchement de la révolution du premier novembre 1954. Et c’était, d’ailleurs, dans son village natal d’Ighil Imoula que le document de la Proclamation du premier novembre eut été imprimé ronéotypé avant d’être distribué en Algérie et dans d’autres pays, afin d’informer les différents gouvernements que la lutte armée eut été décidée, car les autres voies n’avaient rien donné au contraire, elles avaient été annihilées par l’occupant et s’étaient soldées par des massacres et des crimes contre l’humanité à l’exemple de la tuerie de 45 000 Algériens à l’Est du pays, le 8 Mai 1945. L’auteur a accepté de nous accorder cet entretien en vue de commenter ce livre «Mémoires d’un Militant de l’OS», paru au début du mois de février aux éditions Gaia.
– La Dépêche de Kabylie : tout d’abord, présentez-vous M. Asselah.
Ramdane Asselah : Bon, je m’appelle Asselah Ramdane. Je suis né à Ighil Imoula annexé à l’ex-commune mixte de Draâ El-Mizan. Je suis venu au monde le 11 avril 1926. Pendant mon enfance, de nombreux événements m’ont marqué aussi bien au sein de ma famille qu’à l’école. Et si j’étais arrivé à étudier, c’était grâce à ma volonté et ma témérité. Après mon certificat d’études primaires, à l’âge de 15 ans, j’étais parti à Alger où j’exerçais de petits métiers. À mon retour au bled, j’ai occupé un emploi de postier à Boghni. Mais, dès l’âge de dix-sept ans, j’avais commencé à chercher à comprendre ce qui se passait avec la création du PPA. C’était mon cousin, Asselah Hocine, figure emblématique du mouvement national, qui commença à m’enrôler dans le mouvement et qui m’initia au militantisme. À l’âge de dix-huit ans, j’adhérai au PPA. D’ailleurs, je fus responsable de la section de Boghni à la tête de cinq membres. Impliqué dans les événements de 1945, quelqu’un que je ne remercierais jamais m’avait appris que j’étais recherché par la gendarmerie. Alors, à pied, je m’étais rendu jusqu’à la gare ferroviaire de Draâ Ben Khedda «l’ex Mirabeau» pour rallier Alger où je devais me cacher chez la famille. Et là-bas aussi, j’ai beaucoup trimé.
– Revenons à l’écriture, est-ce que vous avez déjà écrit quelque chose ?
– Jusqu’à présent, je n’ai rien écrit d’autre à l’exception de cet ouvrage qui vient de sortir. Mais, tout de même, j’ai ouvert un registre de 500 pages rempli de notes dans lequel je consignais les impressions et tous les événements qui se déroulaient à l’époque et après. Peut être, si Dieu le veut, je publierai un autre.
– Pouvez-vous justement revenir sur l’organisation secrète, objet de vos mémoires ?
– Il y avait, au début, le PPA qui croyait en la lutte pacifique et politique. Le PPA avait même participé aux élections croyant qu’il arracherait des droits aux «indigènes» que nous étions. Quand le parti a compris que ce n’était pas la voie idoine pour l’indépendance, après le congrès de février 1947 à Alger, il a décidé alors de créer l’OS, une organisation para- militaire afin de préparer le 1er novembre 1954. Tous les militants sincères, actifs et engagés, ont été choisis pour faire partie de cette organisation.
– Justement, qui sont ces éléments fondateurs de l’OS ?
– Bon, il y avait Ben Bella, Boudiaf, Krim Belkacem, Ben M’Hidi, Aït Ahmed et bien d’autres. Après la mort de Belouizdad, c’est Aït Ahmed qui a été nommé chef de cette organisation. Mais, en 1949, il a été écarté et Ben Bella qui avait le virus du pouvoir est passé à la tête de l’organisation. L’OS était bien structurée. Il n’était pas facile de connaître les chefs. Tu ne connaîtras que celui qui est au dessus de toi. Bon, il y avait des groupes de sept avec un chef et des sous-groupes de trois avec un responsable. L’organisation a très bien fonctionné jusqu’au jour où il y a eu des fuites. On disait que c’était quelqu’un de Tébessa qui, sous la torture, avait donné la mèche aux services secrets français. Puis, son démantèlement commença à l’Est, puis au Centre et à l’Ouest.
– Vous étiez membre de l’OS. Aviez-vous des responsabilités bien particulières ?
– Tout d’abord, permettez-moi de donner l’Etat major de l’OS de 1947 à 1950. Dans le premier Etat major issu après le congrès du PPA-MTLD du 15 et 16 février 1947, le chef était Mohamed Belouizdad, adjoint Aït Ahmed (Oranie : Ahmed Ben Bella, Alger 2 – Chlef-Dahra : Abdelkader Belhadj, Alger 1 – Mitidja- Tittri : Reguini Djillali, Kabylie : Hocine Aït Ahmed, Constantinois : Mohamed Boudiaf). Pour le deuxième Etat Major (1947-1950) : chef Hocine Aït Ahmed, et pour le troisième Etat Major, été 1949- Avril 1950, chef : Ahmed Ben Bella. Moi, j’étais dans ce troisième Etat Major, j’occupais le poste de chef section- transmissions.
C’était pratiquement les mêmes éléments qui se reliaient aux postes de responsabilité.
– Quand étiez-vous arrêté ? Et où ?
– Bon, j’étais arrêté le 25 avril 1950 chez la famille à Alger. Lorsqu’ils étaient rentrés, ils avaient même cassé une cheminée croyant qu’ils trouveraient de documents qui leur serviraient de pièces à conviction. Ils n’avaient rien trouvé parce que je suivais à la lettre les instructions de l’organisation qui nous avait recommandé de ne rien avoir sur soi. J’ai passé six mois de prison puis j’ai bénéficié d’une liberté provisoire de 21 mois. J’ajouterai un détail : au centre, nous étions au total 122 membres arrêtés. J’étais réintégré dans mon poste de travail au PTT après qu’il n’y ait eu aucun jugement à mon encontre.
C’était finalement un non-lieu.
– Et après ?
-J’ai continué à militer. D’ailleurs, je me rendais quotidiennement au siège du parti pour m’enquérir de la situation.
– Pouvez-vous nous rappeler quelques opérations, par exemple des attentats commis par l’OS ?
-À ma connaissance, il n’y en avait pas. Mais, peut être, les artificiers en préparaient. Il faut savoir que la création de l’OS avait pour objectif de former des éléments qui allaient déclencher la guerre. Il fallait préparer les jeunes pour la lutte armée. D’ailleurs, après les arrestations massives, ceux qui avaient échappé comme Boudiaf, Ben M’Hidi, Krim Belkacem et d’autres s’étaient réorganisés et avaient abouti au déclenchement de la guerre de libération nationale. C’est pour vous dire que le premier novembre 1954 n’est pas tombé du ciel.
-Bon, l’OS est démantelée.
C’est le déclenchement de la Révolution. y,avez-vous pris partie ?
– Je n’ai pas rejoint le maquis. Mais, tout de même, j’ai contribué à militer matériellement et financièrement. Cela ne pouvait échapper à une personne qui a fait toute son école dans la politique au sein du mouvement national.
– Donc, M. Asselah, ce livre est un témoignage vivant de cette organisation. N’est-ce pas ?
– Je n’ai raconté que des faits et des événements qui m’ont concerné et dont j’ai été témoin. C’est toute une tranche de vie d’un militant convaincu, celle des indigènes que nous étions, nos aspirations de l’époque, notre engagement en dépit de l’indigence et des manques… J’invite les lecteurs à le lire, notamment les jeunes qui n’ont pas vécu cette période cruciale de notre pays, afin de s’imprégner du combat de leurs aînés et comprendre que cette indépendance ne nous a pas été donnée, mais arrachée par tant de sacrifices et de privations.
– N’avez-vous pas l’intention d’écrire d’autres livres ?
– Bon, pour le moment, je viens de livrer mes mémoires. Mais, peut être, comme je vous l’ai déjà appris au début, j’ai un registre de 500 pages. J’espère qu’il servira à quelque chose.
– Et pour conclure ?
– Tout d’abord, il faut que ces jeunes sachent que nous avions trop souffert durant cette période. Qu’ils sachent aussi que nous avions été considérés comme des esclaves et que même les meilleures terres étaient pour eux (les colons). À Ighil Imoula, la partie que nous appelions «Azaghar» était partagée par trois fermiers. Donc, qu’ils préservent cette liberté conquise après d’incessantes insurrections et une guerre de libération de sept ans et demi avec des pertes humaines estimées à un million et demi de chouhadas et des pertes énormes sur tous les plans, sans compter le nombre de villages et de douars détruits, ainsi que les invalides, les handicapés, les veuves et les orphelins. Lire ce livre, c’est cheminer dans l’histoire du mouvement national de notre pays depuis la création du premier parti jusqu’à l’indépendance du pays.
Entretien réalisé par Amar Ouramdane

