Des vents contraires semblent souffler sur la presse. Le recul, depuis quelques mois, du volume de la publicité étatique, canalisée par l'ANEP, est en train de faire remonter à la surface un malaise qui a trop longtemps couvé, mais qui, parce qu'il servait des intérêts particuliers, ne pouvait pas être diagnostiqué et traité à temps.
La prédominance de la publicité publique, boostée par les investissements réalisés dans le cadre des plans quinquennaux, a, quelque part, parasité le paysage médiatique national, en faisant créer et en soutenant des journaux qui n’ont presque ni consistance ni lectorat. Sur la centaine de quotidiens, en arabe et en français, combien de journaux produisent leur matière par l’effort de leurs journalistes? Ayant l’agence officielle de presse (APS) à leur disposition, les sites internet gratuits, ils n’ont qu’à procéder au « copier-coller », ou bien encore à un changement de quelques mots, signant: « avec agence ». Cela, dans le meilleur des cas. Car, on a bien rencontré des situations de plagiat où des journalistes s’approprient la matière produite par leurs confrères. L’actualité nationale étant largement couverte par les organes publics (écrits et audiovisuels, en plus de l’APS), et ce, malgré les limites de l’information gouvernementale sur le plan de la liberté de ton, et l’actualité mondiale rapportée par des organes et des canaux puissants et diversifiés (d’Europe, du Moyen-Orient ou d’Amérique), il reste surtout au lecteur algérien d’avoir accès à l’information de proximité pour savoir ce qui se passe dans son village et dans sa commune. Comme, il attend aussi des développements assez fournis sur l’actualité culturelle, sociale et environnementale, encadrés par des reportages et des analyses pertinents. Le lecteur de la presse algérienne a aussi un grand besoin d’un « cadrage » des événements et des faits d’actualité se passant en Algérie ou dans le monde. Il s’agit de contextualiser, analyser, éclairer sur les tenants et les aboutissants, documenter un article, pour en faire une matière exploitable et profitable pour la jeunesse.
S’adapter au nouveau contexte de « harcèlement » médiatique
À côté du droit à l’information, les jeunes Algériens ont besoin également de la pédagogie de la communication et du respect du code déontologique. Ces efforts sollicités des organes d’information, et particulièrement de la presse écrite, contribuent également à l’effort d’adaptation face au « matraquage » médiatique d’aujourd’hui (y compris par le moyen de réseaux sociaux) dans lequel tous les citoyens ne se retrouvent pas nécessairement. En effet, la presse écrite est aujourd’hui « assiégée » par la télévision, les sites internet, les réseaux sociaux, etc. Mais, tirer son épingle du jeu demeure toujours possible, pour peu que le journal se donne une identité par le traitement spécifique qu’il fait de l’information. Indubitablement, plus le public est soumis à un rythme infernal de l’information- qu’il subit sous une forme hachée, disparate, sans harmonie ni esprit critique-, plus il cherchera la bonne sélection, la hiérarchisation de l’information, l’analyse des grandes tendances et la synthèse des grandes idées. C’est sur ces axes et choix que seront interpellés désormais les organes de presse. Hormis une poignée de titres de la presse nationale qui tentent de s’insérer dans cette nouvelle vision, le reste encombre les étalages des buralistes, consommant papier, encre et…publicité étatique. Avec la chute comme un château de carte de quelques titres de la presse, il est toujours à déplorer que des journalistes et d’autres travailleurs des entreprises de presse soient mis au chômage. Cependant, les fondements de la presse algérienne, avec le pluralisme qui a pris naissance en avril 1990, ont été largement parasités par les « affaires » et la rente au point où l’on enregistra une cinquantaine de quotidiens dès le milieu des années 2000. L’opulence publicitaire a pu faire naître une autre cinquantaine en l’espace de cinq ans- une moyenne de 10 nouveaux journaux par an-, sans que le public et le lecteur ne soit mieux servi dans son accès à l’information et à l’analyse des événements ni dans sa formation citoyenne et politique. Signe des temps, l’Algérie n’a presque plus d’hebdomadaires ni de revues mensuelles. Parce que ces périodiques sont « mal adaptés » à la périodicité exigée par la publicité légale (avis d’appel d’offres, avis d’attribution de marché mises en demeure,…), fournie par les institutions de l’Etat, et parce que, aussi, ils requièrent des financements autrement plus coûteux au vu de la qualité et du niveau des intervenants sollicités, ils se sont volatilisés dès les premiers numéros. Le ministre de la Communication, Hamid Grine, a fini par exprimer crûment, la semaine passée, la réalité qui couvait depuis longtemps. Il dira que « ceux qui ont créé des journaux privés se devaient un minimum de background en tant que gestionnaires ». Dans ces organes qui naissent comme des « champignons », selon les termes du ministre, la qualité des écrits, le contenu informationnel du journal et le professionnalisme sont largement escamotés et relégués au second plan par une cupidité extrême, laquelle a produit beaucoup de médiocrité voire de la désinformation.
La décantation a-t-elle commencé?
La crise financière que vit actuellement l’Algérie sera-t-elle une occasion de voir se reconfigurer le paysage médiatique national? À quelque-chose malheur serait-t-il bon? La décantation pourra-telle s’enclencher pour que place soit laissée à la presse qui a créé des relations intimes avec son lectorat, qui a défriché les voies de la communication de proximité et du rayonnement culturel? Pour renforcer cette pédagogie, y faire assurer la diffusion de la culture du service public, travailler pour la réalisation de la gouvernance locale en s’aidant de l’information de proximité et, enfin, revaloriser l’information culturelle en tant qu’un des éléments concourant à la formation de l’esprit de citoyenneté tout cela requiert un intérêt de la part des pouvoirs publics qui sont censés aider à l’émergence d’une presse de qualité qui puisse satisfaire au principe du droit à l’information. La loi du 3 avril 1990 relative à l’information, celle qui a permis la floraison des titres privés à l’ombre du pluralisme politique naissant, définit, en son article 2, ce droit à l’information en ces termes: « le droit à l’information consiste dans le droit du citoyen d’être informé de manière complète et objective des faits et opinions intéressant la société aux plans national et international, et dans le droit de participer à l’information par l’exercice des libertés fondamentales de pensée, d’opinion et d’expression conformément aux articles 35, 36, 39 et 40 de la constitution ». L’article fait référence à la Constitution du 23 février 1989. La nouvelle Constitution, adoptée le 7 février 2016, enrichit ce concept par les articles 41, 41bis, 41 ter et 41 quater, auxquels il reste à donner un prolongement concret sur le terrain.
Amar Naït Messaoud

