À quand la fin de la femme-alibi ?

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Des hommes et des femmes de culture ont, dans notre pays, tenté de montrer le visage hideux et le non-sens d’une discrimination qui ne dit pas son nom.

En littérature, au cinéma, dans la chanson, un ensemble de textes et d’images a pris la consistance d’un corpus qui a eu pour vocation de dénoncer la condition de la femme algérienne et de lui entrevoir la place censée être la sienne dans la nouvelle Algérie issue de l’Indépendance et des différentes luttes sociales. Dans les textes politiques fondant les institutions de notre pays et dans les déclarations des officiels, il ne subsiste aucun doute quant à la « promotion définitive » de la femme algérienne au rang de citoyenne à part entière faisant valoir ses droits et répondant de ses devoirs envers la communauté nationale. Mieux, la composante humaine de nos grandes institutions est « mâtinée » de quelques femmes se défendant de servir de femmes-alibis. Mais que peuvent bien représenter les femmes-ministres ou femmes-députées dans un pays qui avance à reculons en matière de parité hommes-femmes telle qu’elle est énoncée par les différentes organisations internationales chargées des droits de la femmes ? Que pèsent une secrétaire générale d’un parti et ses collègues femmes des autres partis dans l’échiquier politique national ? Même si les lois relatives au travail, à la scolarisation, aux droits politiques ne font, dans la plupart des cas, aucune discrimination entre les hommes et les femmes, la pratique quotidienne- celle qui reflète le véritable état des mentalités et de la culture ainsi que les rapports des forces au sein de la société- fait apparaître un hiatus, voire un béant fossé entre les intentions, devenues simples professions de foi, et les pratiques. La politique des « quotas » instaurée depuis 2008 dans les assemblées, consistant, aux partis politiques, à « injecter » obligatoirement un pourcentage de femmes dans les listes électorales, ne peut pas, en réalité remplacer une vraie politique de la promotion libre et autonome de la femme, loin des carcans administratifs. Sur le plan du statut personnel, le Code de la famille, adopté par l’APN en 1984, n’avait fait, de l’avis de l’élite la plus éclairée du pays et de l’avis de tous les animateurs du monde associatif- y compris de l’ex-organisation de masse du FLN qu’était l’UNFA- que prolonger et aggraver les préjugés sociaux pesant sur le femme algérienne, cette femme dont on arbore à tout va l’historique résistance contre le colonialisme lorsque les besoins de populisme et de démagogie requièrent l’usage de cet alibi. La montée des périls islamistes a davantage contribué à culpabiliser la femme en la désignant comme le démon de la société qui a besoin d’être domestiqué surveillé et soumis. Kateb Yacine, dans sa « Guerre de 2000 ans », en avait déjà une juste prémonition ; juste, parce que tirée d’une histoire réellement douloureuse qui consistait à soumettre les Kahina de tout le pays aux desiderata et fantasmes de certains émirs dérangés dans leurs certitudes par les airs de liberté et de citoyenneté portés naturellement par la femme. Lorsque, en 2005, un mini-amendement a atterri à l’APN pour corriger certaines monstruosités du Code de la famille, une grande partie des « démocrates » siégeant à l’Assemblée ont fait la fine bouche en s’abstenant de se prononcer. C’est, paradoxalement, de l’extérieur de l’APN que vinrent les appuis ! Aujourd’hui, c’est plus par sa présence physique et son combat quotidien que la femme algérienne pourra s’imposer sur la scène politique, économique et culturelle du pays, plutôt que par des lamentations qui ne risquent pas de fendre les cœurs de machistes qui ont peur d’être ébranlés dans leur factrice assurance. Les douze enseignantes égorgées par les terror istes islamistes dans le fourgon qui les transportait dans une bourgade isolée de Sidi Belabbès, les femmes rendues veuves par cette même mouvance, celles qui ont été tuées parce qu’elles n’ont pas voulu cesser leur travail ou leurs cours comme les spadassins de l’Algérie du 21e siècle le leur ont exigé bref, toutes ces femmes qui symbolisent la lutte pour la citoyenneté la dignité et l’égalité avec l’homme, ont définitivement scellé l’engagement pour ces principes qu’elles veulent rapporter sur le terrain de la pratique.

Femme qui écrit

« Chez nous, une femme qui écrit vaut son pesant de poudre », disait Kateb Yacine. C’était dans la revue El Djazaïria de l’UNFA des années 1970 ; une sentence qu’il répétera dans la préface à la « Grotte éclatée », roman de feue Yamina Mechekra. L’histoire de la littérature algérienne, orale et écrite, est pleine de présence féminine même si, quantitativement, le nombre de livres produits par les femmes demeure relativement moins important que celui produit par leurs confrères masculins. Signe des temps et, à la fois, ironie de l’Histoire, c’est une Algérienne, une grande dame qui commençait à devenir méconnue dans son pays d’origine, qui, la première dans le monde musulman et dans le tiers-monde, a pu siéger à l’assemblée des Immortels, l’Académie française. Feue Assia Djebar, par une sensibilité esthétique exceptionnelle, une intégrité intellectuelle à toute épreuve et un travail acharné s’étendant sur un demi-siècle de l’Histoire tourmentée du pays, a forcé le destin en symbolisant la femme algérienne insoumise, combative, maternelle et artiste. À travers son couronnement, ce sont les hommes et les femmes de toute une génération d’écrivains algériens francophones qui se trouvent revalorisés, réhabilités, même si leurs noms se sont déjà imposés d’une façon définitive dans la mémoire et l’épopée de la culture algérienne qui a complètement intégré ce « butin de guerre », la langue française, selon l’expression de Kateb Yacine. Ce sont surtout les femmes écrivains, un instant tombées dans l’anonymat qui étrangle l’activité culturelle dans notre pays, qui retrouvent leur place, leurs voix et leurs voies. Taos Amrouche, Fadhma Ath Mansour, Djamila Debèche, Fadhila M’rabet, Anna Greki, pour l’ancienne génération du milieu du XXe siècle, et Yamina Mechekra, Ahlem Mostghanemi, Zineb Laâwadj, Rabia Djalti, Nina Hayet, Safia Kettou et tant d’autres moins connues parmi celles qui se sont exprimées après l’Indépendance. Même si la critique littéraire distingue rarement l’écriture féminine comme étant une catégorie spécifique à soumettre à l’analyse, dans le cas de l’Algérie, et au vu du climat culturel ambiant au cours des dernières années marqué par la montée des intolérances, il n’est guère inutile de s’arrêter sur l’acte d’écriture venant de la femme. La femme algérienne qui a su participer à toutes les grandes œuvres du pays-depuis la lutte de libération nationale jusqu’à la résistance au terrorisme intégriste en passant par la participation au processus de développement économique du pays- a pu aussi exprimer dans ses écrits les entraves sociales, le retard de l’évolution des mentalités et les camisoles qui retiennent la promotion de la femme. Dans la littérature masculine déjà beaucoup d’écrivains algériens ont tenu à évoquer la femme en tant que mère, refuge utérin, objet d’amour, symbole de la patrie et de la liberté. On n’a qu’à s’arrêter sur la vision de Kateb Yacine qui, outre l’image de Nedjma qui le hante en tant que symbole d’un amour impossible et de la patrie fuyante et présente à la fois, fait des retours assez remarqués sur la figure de la Kahina, première reine berbère enregistrée par l’Histoire tourmentée de l’Afrique du Nord.

Amar Naït Messaoud

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