Il y a bien longtemps, un brave paysan qui n’avait qu’un seul souci, celui de soigner avec passion ses belles propriétés. A vrai dire, elles étaient belles parce qu’il les entretenait assidûment. C’était même un réel plaisir de le voir labourer ses champs, piocher et tailler ses arbres avec amour. On ne se fatiguait jamais de l’observer quand il était à l’œuvre, tant il y mettait du cœur et son attention. Il faut bien dire cependant que l’amour qu’il témoignait à ses terres, en les travaillant avec soin n’était pas vain, puisque ses propriétés, aussi étrange que cela puisse paraître d’affirmer pareille chose, ne restaient pas insensibles à une telle tendresse.Elles lui donnaient en retour d’excellentes récoltes qui, chaque année, emplissaient à ras-bord tous ses silos, toutes ses jarres et ses amphores.Un jour, qu’il labourait un de ses champs, il était si absorbé à bien diriger ses bœufs pour tracer de beaux sillons qu’il ne s’aperçut pas de la présence d’une étrange et belle créature qui, l’observait depuis un moment d’un air, à la fois apitoyé et concupiscent. Elle voulait à tout prix le distraire de sa tâche, attirer son attention sur elle. Elle s’approcha donc du laboureur et l’interpella sans pudeur : “Que faites-vous là, mon brave ?”Le paysan interpellé leva la tête et vit alors cette adorable créature. A vrai dire, en dépit de sa grande passion pour la terre qu’il avait toujours aimée de façon charnelle, il ne resta pas insensible à l’extraordinaire beauté de cette inconnue. Il fut même profondément troublé. Le pauvre homme était si intimidé par cette belle personne qu’il ne pût lui répondre immédiatement. Elle fut même obligée de lui répéter sa question pour qu’enfin il se décidât à lui bégayer une vague réponse.-Que faites-vous mon brave ? Vous dis-je.Le cultivateur articula péniblement ces quelques mots : “Vous le voyez ! Je suis en train de labourer”.La belle inconnue, comme si jamais elle n’avait vu ni même entendu parler de labour, éclata de rire et demanda ironiquement au cultivateur : “A quoi sert de labourer les champs ?”Le malheureux paysan bien qu’il eût parfaitement compris qu’elle se moquait de lui répondit humblement à son énigmatique interrogatrice.-Mais je laboure mes champs pour vivre ?La belle inconnue éclata d’un rire plus retentissant et plus moqueur encore :-Mon pauvre homme, as-tu vraiment besoin d’épuiser toutes tes forces pour vivre ? Viens avec moi et marions-nous. Je saurais te donner tout le bonheur que tu attends.Le paysan qui ne s’attendait pas à une telle proposition et aussi rapidement, hésita à accepter de cette inconnue une offre aussi alléchante. Mais l’étrangère qui devinait sa méfiance ne lui laissa pas le temps de tergiverser davantage. Elle insista avec tant de conviction et de charme qu’elle finit par arracher le consentement du laboureur séduit par sa beauté.Et pour ne pas lui donner le recul nécessaire pour se ressaisir et se rétracter, elle lui demanda de la suivre immédiatement chez le cadi pour enregistrer leur mariage en abandonnant sur place ses bœufs. Le pauvre paysan, sous le coup de la fascination que l’inconnue exerçait sur lui, ne prit même pas le temps, de dételer ses bœufs fourbis lui qui aimait tant ses bêtes. Il suivit docilement sa séductrice, sans même jeter le moindre regard à ses vieux compagnons abandonnés sous le joug.Sans tarder, le laboureur et l’inconnue se rendirent effectivement chez l’homme de loi pour sceller leur union. Le cadi en voyant ce couple disparate fut si étonné qu’il ne crut pas ses oreilles quand ce cul-terreux lui exposa les motifs de leur visite : -Nous sommes venus, lui dit-il pour enregistrer notre mariage. Le juge qui, pourtant, avait l’habitude de déclarer toutes sortes d’unions invraisemblables ne supporta pas l’idée d’unir ce rustre à une femme aussi exquise. La beauté incomparable de cette étrange créature exerça soudain sur lui un tel envoûtement qu’il oublia les devoirs les plus élémentaires de sa charge et, contre toute attente, exigea du paysan qu’il renonça à ce mariage aussi grotesque qu’inacceptable.-En te demandant de renoncer à ce mariage que je considère comme incongru, je ne me sens coupable d’aucune faute professionnelle ni d’aucun délit juridique ou moral. J’ai même le puissant sentiment d’agir pour la bonne cause, pour la préservation, la sauvegarde des grandes valeurs morales de notre société, en l’occurrence le respect de barrières établies par notre morale pour garantir l’harmonie sociale. En clair, je veux dire que chaque homme doit épouser une femme de son rang. Or, à ne point s’y tromper, celle que je vois avec toi n’est assurément pas de ta classe. Et tu ne saurais jamais la rendre heureuse, toi qui vis dans la terre comme un vulgaire lombric.Renonce à cette femme ! C’est à moi qu’elle convient. J’ai tout ce qu’il faut pour la rendre heureuse, je la placerais sur un piedestral comme une véritable déesse.Le paysan, outré par l’injonction déplacée et irrecevable du cadi refusa d’obtempérer et exiga du magistrat qu’il se conformât à ces obligations professionnelles. Le cadi campa sur sa position initiale et le paysan se sachant fort du droit que lui conférait la demande en mariage de la femme, porta illico l’affaire devant le roi.Le monarque reçut immédiatement les deux plaideurs accompagnés de l’étrange créature qui était l’objet de leur litige.Dès que le roi vit cette étrangère à l’insolite beauté, il n’écouta point la requête de ses sujets. Et sans rien entendre de leurs respectives plaidoiries, le roi les débouta tous les deux. Il trancha brutalement la question en disant aux deux prétendants qu’il allait leur enlever l’objet de leur différend : -Voyez-vous, leur dit-il sans ménagement, cette femme ne convient à aucun d’entre vous deux. Je suis seul à pouvoir la rendre heureuse. Je la garde pour en faire ma reine. Les deux prétendants évincés, profondément choqués par la position du roi, se dressèrent courageusement contre ce qu’ils considéraient, tous les deux, comme une décision arbitraire et un abus d’autorité.Le cadi lui-même oubliant le comportement odieux dont il avait fait preuve à l’égard du malheureux paysan, s’élèva véhémentement contre la volonté du souverain qui, pensait-il sincèrement, voulait le spolier de son droit sur cette belle personne.Ces trois hommes, dévorés par le feu ardent que la belle inconnue avait allumé en eux, faillirent en venir aux mains. Le roi fut même sur le point d’appeler sa garde personnelle pour arrêter ces deux insolents. Mais la belle créature s’interposa juste à temps et ne les laissa pas faire. Pour apaiser l’animosité qui s’était emparée des trois hommes, elle éclata d’un rire moqueur. L’inconstance masculine l’amusa comme une folle. Et pour leur enlever tout motif de se battre entre eux, elle conçut la cruelle idée de les soumettre à rude épreuve. Elle leur proposa de la poursuivre et d’appartenir au plus véloce qui saura la rattraper. De bonne grâce, les trois hommes acceptèrent de relever le défi, chacun croyant être le plus rapide. La belle créature invita les trois concurrents à aller dehors avec elle pour entreprendre cette course fatidique. Elle leur demanda alors de s’aligner à quelques mètres derrière elle et de démarrer ensemble dès qu’ils la verraient partir. Ce qui fut fait, la belle inconnue, comme une véritable gazelle du désert, s’élança à une vitesse extraordinaire et distança rapidement ses poursuivants qui avaient pourtant fait le serment de la rattraper sur le champ.Ils essayèrent désespérément pendant un bon moment de s’accrocher aux basques de cette créature de rêve qui filait au ras du sol comme un ombre insaisissables. Epuisés par cette course insensée dont la ligne d’arrivée courait plus vite qu’eux, les trois coureurs s’effondrèrent à tour de rôle, sans atteindre leur but.La belle créature, fraîche et dispose comme si elle n’avait fourni aucun effort, revint alors sur ses pas pour narguer ses souffre-douleur.Elle contempla avec mépris ses victimes anéanties.Et elle leur expliqua avec un rire canaille.Qu’ils venaient de livrer une rude bataille.Contre l’adversaire qui démolit les pauvres et les nants.Détrompez-vous oh ! hommes vaniteux et stupides.Regardez moi bien ! Suis-je une femme ordinaire ?C’est moi la vie ! Je détruis les hommes les plus valide.N’épargnant parfois que les gens débonnaires.Je me joue sans pitié et sans remords des ambitieux.Qui se vantent d’être les maîtres de leur destin.J’aime alors casser la morgue de ces prétentieux.Et leur humiliation me sert de festinCette leçon est capitale, évidemment elle vous incite.A mieux comprendre les choses de la vie.C’est par de dures leçons que je vous invite à bâillonner vos appétits et brider votre envie.Ceux qui font cas de mes judicieux conseils.Sont assurés de ne pas connaître de durs réveils de rester sereins sur la voie de leur sort, et d’une âme apaisée, attendre l’heure de la mort.
Amar Metref
DédicaceEn vous envoyant comme convenu, cette première fable que j’ai intitulée “La fable de la vie” je voudrais, si vous le permettez, la dédier à un grand ami, à celui-là même qui me l’a racontée en Kabylie et qui, malheureusement, après une longue vie de souffrance et de dures privations est mort tragiquement dans la solitude totale qui frappe souvent les grands esprits.Cet ami auquel je tiens à dédier cette fable (adaptée), je préfère, par pudeur, taire son nom.J’ai la naïveté de croire que, de là où il est maintenant, il m’entendra et comprendra assurément que c’est à lui que je pense avec respect.Cher ami, toi qui ne fus jamais heureux dans ce monde, toi dont l’existence ne fut remplie que de fiel, toi qui fus un véritable martyr d’une société impitoyable pour les vaincus, que ton âme repose en paix dans ton nouveau séjour.
A. M.
