Si la crise économique qui affecte l'Algérie depuis l'été 2014 peut révéler les tares et travers de la gestion du pays, au-delà des réalités bien connues de la mono-exportation pétrolière qui a donné naissance à la bureaucratie rentière et clientéliste, c'est bien le retard abyssal dont souffre la formation de la ressource humaine, et plus particulièrement l'école.
Avec la rente, l’école algérienne est devenue une grande garderie, ne sachant pourquoi elle formait des millions d’élèves, ni pourquoi elle dépensait des milliards de dollars en infrastructures, salaires et équipements. Elle était devenue une lourde machine bureaucratique qui n’admettait de débat que celui portant sur les salaires, les primes et les œuvres sociales. Les programmes pédagogiques, le contenu de l’enseignement, n’ont jamais suscité revendications ou grèves. La franchise voudrait que l’on reconnaisse que tout le monde trouvait son compte dans un système pris dans l’engrenage d’une économie, ou plutôt d’une non-économie, qui a décidé que, en dehors des puits de pétrole et des plates-formes gazières, «rien ni personne n’est indispensable». Lorsque, en 2014, elle accéda au poste de ministre de l’Éducation, Mme Nouria Benghebrit trouva l’école dans cette situation. Une école que, 22 ans auparavant, l’ancien chef de l’Etat, Mohamed Boudiaf, qualifia de « sinistrée ». En procédant à l’évaluation des réformes de l’ancien ministre, Benbouzid, et en projetant de lancer ce qu’elle appelle les réformes de deuxième génération, la ministre subit aujourd’hui les foudres des milieux conservateurs, qui réclament sa tête. Des journaux arabophones ne cessent, ces derniers jours, de dénigrer de manière abjecte et dans une totale impunité le membre du gouvernement chargé du secteur de l’éducation. Mme Benghebrit fit, dès le départ, l’amer constat de l’école ; un constat que l’on dirait établi par une instance d’opposition ou un syndicat, tellement il tranche avec l’optimisme béat que l’on a l’habitude d’entendre chez les officiels : «Tout le système éducatif va à vau-l’eau ; des centaines de milliers d’écoliers, de collégiens, de lycéens et de bacheliers ont été sacrifiés pendant des années et des années, et le baccalauréat, dans son état actuel, n’a aucune valeur». Peut-on être plus explicite et plus sévère? Le tableau brossé n’a pourtant rien de sévère; il fait la synthèse d’une réalité dont les éléments négatifs se sont accumulés depuis au moins une quinzaine d’années, c’est-à-dire, et étrange paradoxe, en parallèle avec les grands programmes de développement du secteur entrant dans le cadre des plans quinquennaux. Des milliards de dollars ont été investis dans la construction des écoles, des collèges et des lycées; dans l’établissement de laboratoires; dans l’instauration de cantines et du transport scolaire. Pour, à la fin, arriver au résultat de 45 % de réussite au baccalauréat, session de juin 2014; sans doute, la session la moins « politique » de toutes. Les partisans de la « bâatisation » de l’école algérienne n’admettent pas de voir le vent du changement souffler sur l’Algérie, grâce à… la crise financière qui pose les vraies questions aux Algériens. Des questions sur la justification de toutes les dépenses publiques de l’Etat, à commencer celles affectées à l’enseignement général, supérieur et de la formation professionnelle. Les flèches déloyales, stupides et hautement toxiques dégainées contre la ministre de l’Éducation au cours de ces dernières semaines, sont justifiées par les réformes que le gouvernement compte insuffler aux programmes, aux manuels scolaires, au système d’évaluation, y compris le BEM et le baccalauréat. Une certaine presse arabophone, qui se considère comme le prolongement des turpitudes de l’école anémiée et dévitalisée, a paniqué à l’idée que le Maroc ait initié des réformes dans son système scolaire tendant à enseigner les matières scientifiques en langue française, tout en réservant à cette dernière un volume horaire plus conséquent. Ces titres voient dans le projet de réformes de Mme Benghebrit la concrétisation des recommandations de la commission nationale des réformes de l’école, présidée par le professeur Benali Benzaghou au début des années 2000. Le « soupçon » est d’autant plus étayé que Mme Benghebrit faisait partie de cette commission, laquelle sortit avec des recommandations importantes allant dans le sens de la modernisation de l’école algérienne, aussi bien par la refondation des programmes que par la réforme des méthodes pédagogiques et didactiques. Jusqu’à quand l’école algérienne restera otage des rentiers et des conservateurs? Jusqu’à quand l’école continuera à tourner le dos à l’économie et à la société? La crise économique, non seulement elle a conduit à tirer la sonnette d’alarme; mais, surtout, elle somme tous les acteurs- gouvernement, gestionnaires de l’économie, parents d’élèves- à se remettre en cause et à se déterminer pour un changement radical et salvateur de l’école algérienne.
A. Naït Messaoud

