La dépêche de Kabylie : Vous n’avez plus 20 ans et vous venez, à l’âge de 72 ans, d’écrire votre premier livre, qu’est ce qui vous a retenu si longtemps ?
Aomar Moula : Vous avez bien raison, j’ai attendu peut être trop de temps mais ne dit-on pas que mieux vaut tard que jamais ? Sachez aussi que j’ai été fonctionnaire pendant 32 ans, ma vie professionnelle a pris tout mon temps. En plus, j’ai à ma charge une famille nombreuse, il fallait faire face, et ce n’a pas toujours été facile. L’envie d’écrire et le sentiment d’avoir des vérités historiques importantes à partager avec mes concitoyens me tordaient l’esprit. Le manque de temps est la plus importante raison qui m’a empêché de concrétiser mon sentiment. Maintenant que je suis à la retraite, je suis passé à l’action et cela m’a, quand même, pris 18 ans de travail. Le livre est disponible depuis le mois de février dernier, j’invite les lecteurs à le consulter et j’invite aussi l’ensemble de ceux qui ont des vérités à dire et qui peuvent écrire à se mettre au travail. Notre pays et notre société en ont grand besoin.
Revenons à votre œuvre, quelles sont les sujets que vous avez abordés ?
Dans ce livre, je me suis attelé à décortiquer la monographie de mon village Tabourt N’Ath Ghouvri. Sa configuration géographique stratégique située sur un sommet d’un mont appelé «Ighalen» en a fait de cette région un relai principal lors de la guerre d’Algérie, pour l’acheminement du ravitaillement et du matériel entre les trois régions principales de la wilaya Trois historique, à savoir la région du Djurdjura, L’Akfadou et Ivahriyen. Les gens doivent savoir que pendant la guerre, 22 mulets et 18 ânes du village ont été réquisitionnés pour assurer l’acheminement et le transport. J’ai parlé aussi des différentes embuscades qui ont eu lieu, notamment celle de 1956 sous les ordres du grand Moudjahid Si Mohand Ath Messaoud où 4 soldats Français ont été éliminés. J’ai bien sûr sorti de l’oubli les valeureux chahid de notre village.
Vous avez aussi abordé l’organisation ancestrale de votre village et des activités pratiquées par les habitants…
Ce sont des choses à ne pas raté. Tabourt, à l’instar de tous les villages Kabyle, était géré par des notables constitués en Tajmaat. À la fin du 16ème siècle, une réserve commune a été créée pour justement venir en aide aux personnes dans le besoin. Concernant les activités agricoles villageoises, la première richesse de Tabourt est incontestablement l’huile d’olive. Tabourt est une région oléicole par excellence. Le village a été même labélisé Achvayli N’Ath Ghouvri. Tous les villages voisins s’en approvisionnaient en ce produit hautement de qualité. Nous venons, d’ailleurs, de créer une association oléicole «Achvayli N Ath Ghouvri» pour essayer de retrouver nos coutumes et us ancestrales qui ont fait à une certaine période, de l’olivier une sommité. Nous avons tenu déjà 3 éditions de la fête de l’olive avec la contribution de l’APW de Tizi-Ouzou et de notre APC.
Vous avez aussi abordé le volet culturel…
En effet, j’ai aussi fait un travail de recherche pour mettre au grand jour les pratiques culturelles et les traditions dans notre hameau. Autrefois, ce qui n’est presque plus le cas pour le présent malheureusement, les gens fêtaient l’arrivée de toutes les saisons. Le diner de l’hiver, Yennayer, le diner du printemps «Ain Sla» où le nettoyage des points d’eau et l’entourage du village s’effectuait. En l’automne, les gens organisaient des campagnes pour préparer les raisins secs. D’ailleurs, l’objectif que s’est fixée notre association est de retrouver toutes les activités ancestrales et agricoles. Avec ces jeunes énergiques, l’espoir existe.
Vous avez aussi évoqué les conseils du sage de Tabourt…
En effet, c’est important, le vieux sage de tabourt a conseillé ses enfants de tenir compte de 6 points pour bien vivre et traverser sans heurt les embuches quotidiennes et la dure vie d’antan. Il leur a conseillé la religion musulmane, l’élevage des bœufs de labour, l’élevage des brebis pour le lait et le tissage des vêtements et des couvertures, l’élevage des chèvres pour les vertus de son lait et sa peau pour le transport et le stockage des liquides, et il leur a aussi commandé de posséder des mulets et des ânes pour le besoin du transport et du voyage. «Mes enfants, si ces 6 éléments sont disponibles, il n’y a plus de place pour la faim», leur disait- il.
Des projets pour l’avenir ?
Bien entendu, je pense aussi écrire sur la dynastie d’Ath El Kadhi si les moyens le permettent et j’ai d’autres idées que je pourrais mettre un jour sur papier, mais comme je vous l’ai déjà dit, il faut des moyens. Nous allons aussi essayer sur le plan agricole de monter une ferme pilote pour promouvoir, rentabiliser et pérenniser le travail oléicole à Tabourt. Pour terminer, laissez-moi rappeler aux jeunes qu’ils n’ont aucun autre pays de rechange, ils doivent retrousser les manches pour se remettre au travail et retourner la terre qui ne peut qu’être généreuse et nourricière. J’appelle aussi à l’instruction et à la recherche du savoir, car en étant inculte on ne peut pas avancer. Merci à Votre quotidien pour l’excellent travail qu’il accompli quotidiennement.
Entretien réalisé par Hocine T.

