La Dépêche de Kabylie : Quels sont les acquis du Mouvement citoyen, après un dialogue marathon avec le chef du gouvernement ?ll Bélaïd Abrika : Fondamentalement, l’acquis le plus important réside dans l’accord global concernant la mise en œuvre de la plate forme d’El Kseur, dans le cadre des lois de la République et de la Constitution. Le passage de la phase de la confrontation à celle du dialogue constitue un acquis et une avancée considérable pour le Mouvement citoyen. Pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie indépendante, une dynamique citoyenne est partie prenante, dans la mise en œuvre d’un programme renvendicatif, la plate-forme d’El Kseur. Plus que cela, les délégués sont chargés de sa mise en œuvre et de son suivi sur le terrain, en ce sens qu’il est important de mesurer l’avancée que nous enregistrons dans le dialogue que nous tenons avec le chef du gouvernement. Quand à la matérialisation de ces acquis politiques, il y a lieu de souligner que l’ensemble des incidences du mouvement ont trouvé satisfaction. De nombreux citoyens arrêtés à l’échelle nationale ont retrouvé leurs liberté (en attendant la libération du journaliste Mohamed Benchicou), pendant que d’autres ne sont plus poursuivis par la justice, ajouter à cela la réintégration dans leurs postes de travail de plusieurs cas de licenciés pour avoir été dans le mouvement. Les excuses officielles de la Télévision algérienne présentées au mouvement, trois années après, relèvent d’une victoire (suite à la diffamation et de la manipulation lors de la marche du 14 juin 2001), ainsi que la prise en charge de la facture d’électricité jusqu’au 31 décembre 2004. Ce qui a aussi découlé de cet accord est l’incidence fiscale, d’ailleurs trois commissions planchent sur la défiscalisation qui concernera six wilayas (Tizi Ouzou, Bouira, Béjaïa, Boumerdès, Sétif et Bordj Bou Arreridj) touchées par les évènements. La révocation des indus élus comme sixième incidence connaît un début d’application depuis deux semaines, en attendant la dissolution pure et simple de ces Assemblées, et permettait un retour à la légitimité populaire, à la véritable représentation, seules gages de la promotion de la citoyenneté à partir de la base. Il s’agit aussi de la connaissance de l’Etat dans sa responsabilité totale et unilatérale de tout ce qu’a connu la région, la réparation morale en accordant un statut à nos martyrs et à nos blessés suivie d’une réparation matérielle. L’Etat prendra en charge les soins médicaux des blessés comme il répondra aux victimes des dégâts matériels, l’acquis historique est la traduction des assassins devant les tribunaux civils, une satisfaction de la plate-forme de la Soummam, sans oublier la quatrième revendication de la plate-forme d’El Kseur inhérente au départ des gendarmes. Le chapitre des revendication socio économique a été traité avec attention, la question du système éducatif est résolument tranchée, l’école algérienne consacrera les valeurs de la modernité. Nous avons avancé des propositions qui puissent permettre à l’école la formation citoyenne dans le sens de l’édification du pays et non de son contraire. Le plan d’urgence socio économique de la région a trouvé le plein aval chez le chef du gouvernement, il sera multi sectoriel et que sa mise à exécution ne saurait tarder.
Etes-vous globalement satisfaits ?ll Les résultats auxquels sont arrivés les accords avec M. Ouyahia, parlent d’eux mêmes. Le citoyen doit savoir que l’acceptation de nos revendications est acquise dans l’accord global qui est à concrétiser. Dans cet accord nous avons parlé de document de mise en œuvre et aujourd’hui nous sommes entrain de travailler pour arriver à terme à une satisfaction de toutes les revendications. Donc, nous nous sommes livrés à un travail de fond dans le cadre de ce dialogue, et cela nécessite du temps pour la réalisation. Certaines revendications peuvent prendre une journée pendant que d’autres exigent plus d’attention, plus de temps, plus de dialogue. Nous sommes bien évidemment satisfaits car le dialogue se déroule bien, dans la sérénité, le respect mutuel, l’esprit constructif, raisons pour lesquelles il ne peut être que porteur d’espoir pour que le calme revienne et la citoyenneté avance.
Si l’application de la plate-forme venait à être entière, soutiendriez-vous le projet d’amnistie du président de la République : quelles seraient vos réserves ?ll D’abord à ce sujet, beaucoup d’encre à coulé juste après l’invitation du mouvement au dialogue. Nous avons toujours été pour un dialogue réel et franc. Déjà, notre engagement dans le dialogue en 2004 (interrompu pour une mésentente sur une revendication), était dicté par le fait que son contenu cadrait avec les attentes du mouvement, et aujourd’hui nous sommes favorables au dialogue car se sont les positions et le combat du mouvement qui ont arraché ça pour mettre en œuvre la plate-forme d’El Kseur. Or, certaines langues déliantes s’accordent un verbiage pour nuire et travailler une sorte de pourrissement de la situation. La position du mouvement sur la question d’amnistie ne peut être énoncée sans passer par un débat de fond, où la maîtrise des tenants et aboutissants n’est pas à notre portée. Si la plate-forme d’El kseur sera satisfaite dans sa totalité, il faut savoir que le mouvement est régi par des principes dans son fonctionnement. Un projet politique est toujours soumis à l’analyse profonde, au débat dans les structures et c’est suite à cela que le mouvement affichera sa position dans la transparence et dans un cadre autonome et indépendant. Le projet d’amnistie, tout le monde en parle et personne ne débat, alors on ne sait pas quel est son contenu ? Qui est concerné ? Pour quel objectif ? Dans quel cadre sera-t-il fait ? toutes ces questions ne peuvent nous permettre ni de nous positionner ni d’émettre des réserves.
Où en est la commission économique dans ses travaux, en matière d’abord d’état des lieux et la proposition de perspectives de développement de la région ?ll Nous sommes sur le point d’installer cette commission économique, elle sera opérationnelle dans les prochains jours après le conclave interwilayas, où seront annoncés les résultats de l’avancée du dialogue même si cela est déjà fait lors de la conférence de presse tenue à Alger. Donc les détails de ce projet socioéconomique seront rendus publics, suite à cela les commissions se chargeront de le matérialiser (création d’emplois, développement de la région, investissement, élever le niveau de vie, l’habitat… ), il concernera tous les secteurs. C’est une fois recueillis tous les besoins au niveau de la base, où une commission fera le listing exact d’abord sur le plan local (municipalités) puis sur le plan wilayal, pour définir les grands ouvrages, c’est là que des fiches techniques seront établies et arrêter l’estimation pour dégager une enveloppe financière, que l’Etat est prêt à s’y engager.
Lors du dernier conclave interwilayas de Tizi Rached, la plénière a institué deux commissions, où en sont-elles dans les cahiers des charges ?ll Effectivement, ces deux commissions se sont mises à travailler juste après le conclave, il s’agit d’une commission des impôts et de celle des blessés. La première a tenu plusieurs réunions à Tizi Ouzou, Bouira, Béjaïa et récemment Sétif et Boumerdès. Les premiers résultats concernent les forfaitaires qui seront exonérés pour les exercices 2001, 2002, 2003 et ils vont récupérer tous les versements effectués aux impôts dans les années à venir, cela concerne l’impôt direct et l’impôt indirect (taxes ou impôts sur les bénéfices). Quand aux commerçants soumis au régime réel la question est en débat actuellement pour définir le cadre, le nombre d’années et les bénéficiaires. Quand à la catégorie des professions libérales, son cas sera étudié à part. La commission avance dans son travail et les résultats commencent à se faire sentir sur le terrain en dépit de blocages de certains énergumènes, que le mouvement signalera à qui de droit pour que des décisions soient prises. La deuxième commission est celle des blessés, qui est en passe de ficeler des dossiers des blessés qui ont besoin de soins, de familles de martyrs et de citoyens qui ont subi des dégâts matériels.
La traduction devant les tribunaux civils des gendarmes impliqués dans des assassinats commis lors du Printemps noir a été annoncée en grande pompe, lors de cette interwilayas. Qu’en est-il aujourd’hui, deux mois après ?ll En effet, un mois après l’annonce de cette décision, nous avons défini préalablement une réouverture des dossiers car les dossiers des blessés et des martyrs ont été fermés et maintenant rouverts. De ce fait, nous attendons une accélération de la procédure, ce qui nous a amenés à lancer un appel à témoin et à se présenter devant les tribunaux et apporter leurs témoignages pour qu’il y ait le plus tôt possible le jugement des assassins. Nous espérons que cet engagement soit respecté et concrétisé dans les brefs délais.
L’un de vos leitmotiv les plus connus, c’est « sans l’application pleine et entière de la plate-forme d’El Kseur, point de consultation électorale en Kabylie ». Quelle sera la position du mouvement si les prochaines partielles se tiennent avant que la plate-forme d’El Kseur ne soit entièrement satisfaite ?ll Le mouvement a instauré certaines traditions à la veille de chaque rendez-vous électoral où des commissions de réflexion sont installées. Ces dernières analysent la situation et annoncent la position du mouvement. Nous l’avons fait le 30 mai 2002, le 10 octobre 2002 et le 8 avril 2004. Des arguments politiques sont monnayés pour le rejet de ces échéances. Aujourd’hui, nous sommes en phase d’application de la plate-forme, d’ici l’annonce de la date des élections partielles, le mouvement aura à se prononcer et à se positionner clairement. Si d’ici-là on arrive à nos objectifs, le rejet des élections devient caduc. Nous ne sommes pas dogmatiques, à chaque situation concrète sera faite une analyse concrète pour arrêter une position.
L’APN vient de rejeter la fête de Yennayer que vous voulez fête nationale, un commentaire là-dessus ?ll Il s’agit d’une manœuvre diabolique, avancée par ceux qui ont des réflexes d’indus élus dans cette Assemblée. En réalité, l’amendement porté au texte régissant les fêtes nationales a été entamé depuis trois mois, donc avant le dialogue. Il est passé d’abord par le Conseil du gouvernement puis par le Conseil des ministres. Ceux qui ont voulu torpiller cet acquis ont mis en avant des années pour qu’elle soit inscrite dans le cadre de cette loi régissant les fêtes nationales. C’était fait pour jeter l’amalgame et semer la confusion sur cet acquis du mouvement. Autrement dit, qu’est-ce qui a retenu ces personnes qui siègent depuis des années dans cette Assemblée de le faire avant ? Ils ont attendu ce moment où le mouvement a réussi son dialogue pour que ces indus députés saisissent l’occasion. Je vous amène à l’accord global signé le 15 janvier 2005 qui stipule que la mise en œuvre se fera dans le cadre de la Constitution, ce qui signifie qu’un texte de loi passera par une institution de l’Etat. Quant au week-end universel, nous sommes un mouvement qui émane du profond de la société d’où nous avons recueilli cette demande citoyenne. Si on veut avoir une croissance économique à la hauteur des attentes et des exigences modernes, on ne peut pas tourner le dos au week-end universel. Beaucoup spéculent que cette revendication est dans le programme du président de la République, mais elle est aussi contenue dans le document d’explication de la plate-forme d’El Kseur. De plus, l’Algérie perd énormément sur le plan économique dans le commerce extérieur, tous les arguments militent à réhabiliter le week-end universel.
La révocation des indus élus est en passe d’être concrétisée et concernerait uniquement les assemblées locales. Qu’en est-il des députés, qu’on dit à mandat national-élections boycotté par toute la Kabylie ?ll Notre accord signé le 6 janvier 2004 par la délégation mandatée par le Mouvement citoyen stipule que la révocation des indus élus se fera au niveau communal, wilayal, interwilayal. Les indus élus existent dans les APC, APW, APN. Notre position ne souffre pas d’ambages, nous attendons l’application de cet accord qui est un engagement de l’Etat.
L’organisation de ces élections partielles posent, d’ores et déjà, un sérieux problème, soutenez-vous un mandat qui expirera en octobre 2007 (à l’instar de toutes les assemblées du pays), ou bien êtes-vous pour une mandature de 7 ans et demi ?ll Il est vrai qu’un sérieux problème se pose concernant ce mandat. Si on pense au développement, aux intérêts des citoyens, le temps importe peu. Quant on s’investit dans une campagne, et occuper un siège d’APC ou d’APW ou d’autres fonctions, on met en avant un programme selon le temps. Donc il est évident que cette question fera partie des débats, et doit répondre aux attentes des citoyens. Notre souci est la légitimité de nos représentants au service de la collectivité. La preoblématique qui se pose s’élucide par l’urgence du développement et la crédibilité politique, nonobstant le vide juridique. Nous n’avons pas abordé pour le moment ce point dans le dialogue avec Ouyahia.
La formule des «DEC» fait du bruit et serait préconisée comme solution de rechange aux maires actuels. Qu’en pensez-vous ?ll Cette formule nous l’avons refusée en 2002, elle ne peut constituer une solution en ce moment. Le document de réflexion du mouvement a tranché sur le point et on ne revient pas dessus. On a besoin de représentants légitimes et crédibles. Le mouvement citoyen n’a pas l’ambition électorale, les textes le régissant (code d’honneur et principes directeurs) le lui interdisent.
Et tamazight dans tout ça …? Comment voyez-vous le déroulement de son règlement à travers le dialogue et de quelle façon la solution pourrait être envisagée ?ll Sincèrement nous venons juste d’aborder cette question, nous sommes tombés d’accord sur Yennayer pour qu’il soit journée chômée et payée. La prise en charge des problèmes des enseignants vacataires impayés depuis trois années (on leur lance l’appel pour qu’il se présentent et qu’on puisse mettre fin à ce problème) et pour régulariser des enseigants qui n’ont pas encore des postes budgétaires, l’ouverture de nouveaux postes budgétaires pour ceux qui viendront sur le marché dans le domaine amazigh. La constitutionnalisation de l’identité amazighe du peuple algérien a été aussi au centre des débats, reste l’officialisation qui demeure pendante, le mouvement reste toujours sur ses positions concernant cette question. Nous n’accepterons pas de référendum sur tamazight car cela n’arrangerait pas aussi l’Etat algérien. Ni l’Etat algérien ni le Mouvement citoyen ne peuvent s’entendre pour que la nation algérienne se disloque ou s’émiette. Cette revendication est légitime et démocratique, l’Etat doit la prendre en charge dans tous ses contours et dans toute son étendue géographique, c’est à dire elle concerne tous les Algériens.
Comment voyez-vous, l’activité politique dans la région où désormais les partis sont plus que jamais interpellés, après une longue éclipse ?ll Vous savez, les partis politiques de la région ont une jeune expérience (15 ans d’existence). Chacun devrait faire son bilan et revoir ses points faibles et ses points forts, ainsi adopter sa propre stratégie pour trouver les voies et moyens qui leur permettront de mettre en pratique leur programme. Après une longue léthargie, il leur appartient de se redynamiser. Notre mouvement est transpartisan, respectueux du multipartisme; il faudrait qu’on apprenne à travailler dans la pluralité et le respect de la diversité d’opinion. Tout citoyen a le droit de se structurer dans une formation politique, de s’exprimer librement dans un cadre politique dans le respect des règles de la République démocratique. La région a connu des moments très difficiles, j’espère que chaque acteur politique fera valoir seulement de l’argumentaire politique pour convaincre et laisser de côté tout ce qui est contraire à la pratique démocratique, le travail est une tâche ardue, mais elle relève du domaine du possible dans l’intérêt de la région et du pays en général.
Entretien réalisé par Khaled Zahem et Ahmed B.
Qui est Abrika ?
Cet enfant originaire de Tighzert dans la commune de Beni Douala est né en 1969 au quartier les Genêts, à Tizi Ouzou. Il poursuit ses études primaires -moyennes et secondaires à Tizi-ville où il obtiont son bac série sciences au lycée polyvalent de Tizi Ouzou en 1988. Etudiant à l’université de Tizi Ouzou, pour obtenir sa licence en sciences financières, il « baigne » dans les luttes syndicales pour enfin se retrouver militant très actif dans le MCB (commissions nationales). Abrika poursuit ses études et prépare un magistère qui lui permet d’être maître-assistant à l’Institut des sciences économiques, où il se mêle aux luttes syndicales du CNES. Il s’est illustré par le rapatriement avec ses amis de feu Bessaoud Mohand-Arab, décédé le 12 janvier 2003 à Paris. Abrika est célibataire et vit en famille dans un quartier populaire à Tizi Ouzou depuis sa naissance jusqu’à devenir la figure de proue de la dynamique citoyenne.
