Il était l’Alpha et l’Omega. Il était le chantre et le combattant de toutes les luttes de son peuple. Il a été l’avenir et il ne peut être le passé, composé ou décomposé.
Par S. Aït Hamouda
Il a été l’histoire puis la légende et le mythe. Il a été tout cela en même temps. Mais cela n’a pas empêché qu’il y a 18 années, jour pour jour, que Matoub nous quitte dans les circonstances tragiques que tout le monde connaît. C’était un jeudi 25 juin que la mort l’a attendu au détour d’un virage au lieu-dit Tala-Bouinan. Lounes se savait menacé. Il vivait pratiquement en intimité avec l’idée de la mort -très présente dans ses textes-, toutefois, il ne la voulait pas comme issue fatale d’un mal rongeant ses tripes du dedans qui viendrait le surprendre dans son lit, mais comme ultime chant parachevant son itinéraire singulier d’amant toujours fidèle à ses amours pas toujours enchantés. Le Rebelle n’a-t-il pas dit qu’il ne «voudrait pas mourir de vieillesse ou de maladie dans son lit, mais pour (ses) idées» ? «Si je venais à être assassiné qu’on couvre mon corps du drapeau national et que les démocrates m’enterrent dans mon village. Ce jour-là j’entrerai définitivement dans l’éternité», chantait-il. Et il a été exaucé. Est-ce à dire que l’artiste recherchait le martyre pour le panthéon qu’il présuppose outre vie ou est-ce la résultante de son combat sur tous les fronts qui lui faisait imaginer, à juste titre, la proximité de la faucheuse ? Matoub a beaucoup souffert et ses tourments ne sont pas seulement d’ordre éthique entre son boulot, son sacerdoce de poète au service de son peuple et les tentatives de récupération comme faire-valoir de moult chapelles politiques. Du reste, il le dit clairement six mois avant sa mort : «Je suis artiste et non politicien. Je draine des foules et je ne voudrais, à aucun prix, canaliser ceux qui m’aiment vers des impasses (…)». Il a aussi été tourmenté dans sa chair d’où, en fait, la fécondité singulière de sa muse. «Guerre ou cancer du sang. Lente ou violente, chacun sa mort (…)», écrivait Kateb Yacine. Matoub était musicalement parlant un des chantres majuscules de la musique chaâbie. Il avait une admiration sans bornes pour El Hadj El Anka et El Hasnaoui, toutefois, sa particularité à lui était de charger ses «qsaïd» de poudre. Même ses amours ont été une suite de blessures portées comme un étendard au vent brisant a priori et tabou déclinant dans toute sa nudité la douleur à fleur de peau qui le poursuivait comme une ombre tenace. Chaque strophe chantée présentait tel un puzzle le portrait agité de l’artiste dont le «je» n’a rien de fictionnel. De sa voix tanguant entre baryton et alto, chevrotante à souhait, il servait son texte d’un surcroît de trouvailles tant musicales que vocales avec un art consommé de l’interprétation. Lounes, tant l’artiste, l’homme que le militant, a marqué le siècle par son engagement, sa popularité et surtout par sa mort. Il n’en demeure pas moins, cependant, que son sacrifice restera dans les annales du martyrologe du pays comme un repère réservé aux élus de la prospérité qui sont entrés dans la légende et auxquels la légende a ouvert les bras.
S. A. H.

