Pétri de valeurs ancestrales transmises par les précurseurs de la chanson kabyle, ce passeur de culture et nostalgique des années d’or qui a servi de relève à toute une génération, Taleb Tahar en l’occurrence, remémore les moments forts de la chanson kabyle et relate par la même occasion ses déceptions qui l’ont poussé à se reposer un petit temps mais sans abandonner son art, pour autant…
La Dépêche de Kabylie : Peut-on avoir un aperçu sur votre parcours artistique ?
Taleb Tahar : Mon parcours artistique, je l’ai commencé dans les années 1970, j’écrivais des chansons et je les ai écrites juste pour moi-même. Par la suite, j’ai pu composer des chansons pour le marché et pour la radio. J’enregistre depuis 1977/1978 jusqu’au jour d’aujourd’hui. Justement, je viens juste d’enregistrer un nouveau CD, sorti en mai 2016. Il a eu un écho très favorable, un bon produit qui a plu au public, chose qui m’a fait vraiment plaisir. C’était là ma grande satisfaction : donner du bonheur à mes fans en particulier et au large public en général. C’est la chose qui m’a poussé à aller de l’avant et à préparer un autre album actuellement.
Parlons, si vous voulez justement, de votre dernier album Later (la trace)…
Il y avait plusieurs chanteurs qui ont chanté avec moi et qui m’ont aidé à l’exemple de Kheloui Lounes à qui je souhaite, au passage, un prompt rétablissement après sa sortie de l’hôpital. Il y avait Ali Ideflawen, Ferhat Medrouh, Idir Ait Lhadj qui a une très belle voix et d’autres. Il y avait beaucoup d’artistes. Ce CD est sorti aux Editions Massinissa. Les thèmes que j’ai traités parlent de la vie en général, il y a du social, de l’amour, de la nostalgie, du respect des autres, de la solidarité et un hommage. Il comprend neuf titres : Later (la trace), Dadda (grand frère), Layas (le désespoir), Iggugem yiles (langue muée), Fhem awal (comprends la parole), S lɛezzat-iw (au nom de ce que je chéris), A medden (les gens), A Newwara (Nouara), Nebda (nous avons commencé). Actuellement, j’ai en préparation un nouveau produit. Je commencerai l’enregistrement dans le studio en novembre ou au plus tard en décembre. Je le proposerai au public juste après pour qu’il le savoure.
Vous avez fait appel à plusieurs chanteurs pour l’enregistrement de cet album. Pour quelle raison ?
J’ai fait appel à plusieurs chanteurs parce que j’ai constaté que mes chansons peuvent être interprétées par différentes voix et rythmes ou styles. Je vais être terre-à-terre. Exemple : Kheloui Lounes compose beaucoup plus dans le Sika, donc je lui ai proposé la chanson «A Dadda» (grand frère) qui est dans le genre Sika ; j’ai fait une autre dans le Rasd, et comme je savais qu’Ali Ideflawen maîtrise bien le quart de note même s’il chante le moderne, j’ai donc fait appel à lui pour interpréter la chanson ‘Layas’ (désespoir), il l’a chanté avec moi. De toute façon, j’ai proposé à chacun d’eux le genre dans lequel ils se sentent libre et à l’aise. Ils étaient tous contents et moi de même.
à un moment donné de votre carrière, vous avez décidé de ne plus enregistrer chez les éditeurs. Vous avez opté pour les réseaux sociaux et un téléchargement gratuit de vos produits, avant de revenir sur votre décision. Pourquoi ce revirement ?
Oui, je l’ai dit. A un moment donné j’ai décidé de ne pas enregistrer. Honnêtement, j’étais vraiment sincère. Vous savez, aller dans un studio d’enregistrement et débourser une cinquantaine de millions de centimes et pour faire enfin de compte du porte-à-porte chez les producteurs qui vous proposent la moitié je préfère m’abstenir et le faire gratuitement, comme disait Zedek «Rwaḥ truḥ, yyaw meqqar ad necḍeḥ». Voilà ce qui m’a poussé à le penser dans un contexte donné et à un moment qu’on peut bien qualifier de désespoir ou de déception.
D’après la majorité des artistes, le secteur est semé d’obstacles. Pouvez-vous en citer quelques-uns ?
Ceci est un paradoxe, on ne rencontre jamais d’obstacles dans la composition et dans l’écriture des textes, mais notre souci demeure ailleurs. Un artiste doit travailler, si je ne me produis qu’à Tizi-Ouzou, personnellement, cela ne m’intéresse guère. Autant, me produire gratuitement dans des fêtes. Et puis, un chanteur n’a pas besoin d’un milliard d’un seul coup pour rester 3 ans sans chanter. Un artiste, c’est comme une chaîne, il doit travailler, il doit se produire à travers tout le territoire national, à Bouira, Oran, Relizane, Constantine, Tlemcen… Personnellement, j’ai un public large, très large en Algérie, je dois aller à sa rencontre dans d’autres wilayas. Alors, pourquoi rester cloué ici pendant qu’on m’attend à Oran et ailleurs ? Il y a des gens qui nous aiment un peu partout, je n’arrive pas à comprendre cette forme de ghettoïsation.
D’aucuns pensent que la chanson kabyle est confrontée problème de relève. à votre avis, quel est le maillon faible de la chaîne ?
Nos anciens chanteurs étaient des références pour nous. Ils nous ont légué tout leur savoir. Ils étaient des guides et c’étaient eux qui nous ont tracé notre trajectoire. Nous étions une relève que je peux qualifier de dignes héritiers de leur stature, dans le sens où nous avions relevé le défi en pratiquant un art propre et respectueux. Nous avions côtoyé des piliers de la chanson kabyle, ils étaient satisfaits de notre production, mais malheureusement, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Nous sommes sincèrement déçus par cette génération de chanteurs qui ne font qu’à leur tête. Des chanteurs qui ne demandent ni conseil, ni autorisation. Ils reprennent tes chansons sans aucune permission au préalable, sans pudeur et gène, et quelles reprises ! Ils massacrent toute l’âme de la chanson. Même si ce phénomène touche à mon répertoire, malheureusement je ne peux pas en parler, je n’ai absolument rien à dire à ce propos. Vous voyez cet engrenage, il est facile de situer le maillon faible. Et j’ajoute, la chaîne est coupée depuis la mort de nos grands chanteurs : Slimane Azem, Cheikh El Hasnaoui, Cherif Kheddam, Taleb Rabah, Moh Said Oubelaid, Hcène Mezani et d’autres. Il reste une petite génération des années 1970. Nous avions fait le même parcours comme Lounis Ait Menguellet, Matoub Lounes, Atmani et d’autres qui ont servi de relève pour les premiers. Et nous, nous avons servi de relève pour la génération actuelle. Mais, actuellement, je ne vois pas de génération digne de ce nom, qui puisse nous succéder et prendre en charge, d’une manière objective, notre culture en général et notre chanson en particulier. Un artiste doit savoir d’où il vient et le chemin qui lui reste à parcourir. La chanson kabyle a contribué beaucoup à la promotion de notre langue. Si tamazight est langue nationale et officielle aujourd’hui en Algérie, c’est grâce notamment à la chanson engagée qui a pris la revendication à bras ouverts. Bien évidemment, d’autres acteurs se sont sacrifiés également pour la cause. Un mot pour conclure… Merci à vous et à notre journal qui nous ouvre ses portes pour nous exprimer. Bonne continuation.
Propos recueillis par Hocine Moula.

