Bouira Orchestre symphonique national – Du Beethoven, du Verdi, du Brahms…

La soirée offerte mardi dernier au théâtre régional de Bouira, par l’orchestre symphonique national, était magique. Il y avait du Beethoven, du Verdi, du Brahms, mais aussi du kabyle, formant un cocktail détonant et agréable.

Il y avait du Yahyaten et d’autres airs ou chansons kabyles, comme Yemma Gouraya qui a clos en apothéose ce magnifique concert. Le public Bouiri qui a eu par le passé l’occasion de connaître cet orchestre, devenu un monument de la musique classique, a applaudi à tout rompre. C’était un enchantement de plus d’une heure. L’orchestre qui se composait de 45 musiciens a d’abord attaqué le premier mouvement de la symphonie n°5. La distribution sur scène était à elle seule une réussite : les violons (une vingtaine) étaient placés à gauche et au centre, les violoncelles et les contrebasses, pour leur répondre, étaient à droite. Venaient ensuite les cuivres juste derrière, séparés des instruments à corde par un auvent. Et tout au fond de la scène, comme caché à la vue, mais se signalant par des grondements de tonnerre, les percussions. Et dans une forêt de pupitres pliables ressemblant à des antennes et de supports pour partitions, les exécutants penchés avec grâce, avec amour sur leurs instruments, obéissaient au doigt et à l’œil au chef d’orchestre. Le maestro armé de sa baguette qui fouette l’air avec un savoir, avec un air consommé. Avec le maître de la symphonie, c’était toute l’Europe qui défilait : ses guerres, ses soirées mondaines, ses personnalités politiques ou artistiques, en habit de soirées, bichonnées et poudrées, ses châteaux, ses bois, ses rivières, ses jeux et ses rires… Haletant, le public passait dans un univers où tout le faste et toute la douceur de l’Italie éclatent dans le soprano de Mlle Anissa Hadjarssi, une belle brune en robe noire comme si elle eut porté le deuil de tout l’amour de la terre, et dans le ténor de Hadj Amara qui chantent en duo. La Traviata, à en juger par les quelques mots italiens saisis au vol, est une folle histoire d’amour, racontée délicieusement par deux artistes hors-pair dans un costume d’autrefois. L’interprétation de la chanson Jahagh Bezaf, d’Akli Yahyaten par Zohir Mazari a introduit dans l’organisation de l’orchestre le mandole. Le public a été très touché. Une rose offerte à l’interprète de cette chanson a témoigné de l’émotion générale ressentie alors. Puis le public replongeait dans la musique classique. On donna l’Arlésienne (une farandole) de Bizet, la symphonie n°40 de Mozart El Djazaïri, petite musique de nuit et la danse hongroise n°5 de Brahms. Et bien fin alors qui aurait dit pu distinguer dans cette avalanche de sons harmonies où des notes orientales s’étaient glissées dans les morceaux exécutés avec l’introduction du luth et de la cithare le compositeur allemand du compositeur Algérien. Un peu d’ordre et de lumière sont apparus avec l’exécution des Pirates des Caraïbes lorsque les deux instruments rajoutés pour la circonstance ont été retirés. Le violon avait alors sangloté le violoncelle et la basse avait crié et les cuivres avaient hurlé. Le public ravi a bâti des mains comme un enfant, heureux et comblé. Le public continuera, d’ailleurs, de manifester son contentement et sa joie avec le reste du programme. Mais alors, on était sur un autre registre. On était en Kabylie. La chanson ou plutôt la mélodie de Hocine Houhou, la fameuse Zorna Allo Trissiti, met le feu à la salle en évoquant la montagne, ses torrents, les saisons et les travaux qu’elles appellent depuis la nuit des temps. Cet état de grâce est prolongé par l’exécution d’un air Kabylie. Entre Yemma Gouraya et la musique kabyle, Rihla, le voyage de Smaïl Benhouhou, une musique algérienne ne semble pas détonner dans cet ensemble, tant elle parait s’y intégrer naturellement. L’orchestre symphonique aura réussi ce tour de force de jeter un pont non seulement entre le passé et le présent, mais entre l’Europe du 19ème siècle et l’Afrique du Nord du 21ème siècle. On ne remercia jamais assez les 45 musiciens, ni le duo composé d’Annissa Hadjarssi et Hadj Amara, ni le jeune et talentueux Zoheir Mazari, ni le directeur Amine Kouider, ni le chef d’orchestre de nous avoir fait voyager à travers le temps et l’espace en peu plus d’une heure et de nous avoir fait vivre ces moments inoubliables. Ce qu’il faut noter c’est que l’orchestre symphonique qui effectue cette année sa première sortie ira vers Tindouf en novembre, la dernière wilaya qu’il n’a pas encore visitée. Après quoi, conforme à son crédo qui est la décentralisation des activités artistiques, il pourra s’enorgueillir d’avoir fait les 48 wilayas. Il reste enfin à remercier le nouveau directeur de l’institut régional de formation musicale de Bouira, qui a eu l’idée avec le théâtre régional d’inviter l’orchestre symphonique national et d’offrir ainsi un aussi somptueux cadeau symphonique aux gens de Bouira.

Aziz Bey