Une tradition compromise

La montée vertigineuse de l’intégrisme religieux, ne menace pas seulement la démocratie, l’ouverture d’esprit ou respect de la différence, mais tend également à porter un coup fatal à la société dans toutes ses dimensions. Beaucoup de valeurs ancestrales et de traditions plusieurs fois centenaires, sont remises en cause, par les tenants d’un Islam importé d’on ne sait où, qui imposent de nouvelles démarches aux croyants, qui ont hérité cette croyance et ces pratiques de « bonne foi-bon cœur », de leur aïeux. Les décès à Assi Youcef, comme dans tous les villages kabyles, ont de tout temps été organisés par les comités de villages, avec l’aide des voisins d’une manière humaine et traditionnelle, de sorte que les parents du défunt soient soulagés sur tous les plans : matériel et émotionnel. Les frais mortuaires sont parfois couverts par la caisse des comités de villages, sinon par les âmes charitables et les voisins. Les veillées funèbres sont des étapes non négligeables lors d’un décès, le village la dépouille mortelle toute la nuit, parfois deux en cas de nécessité dans l’attente d’un proche émigré ou tout simplement sur demande de la famille du défunt. Et en vue d’occuper les veilleurs et leur faire rappeler la mort, des chants religieux, « d’dker » sont psalmodiés jusqu’au lever du jour par des bénévoles, maîtrisant cet art, en évoquant Dieu, le prophète, le jugement dernier, et autres éléments relatifs à la mort. Comme quoi, Thanatos (dieu de la mort) n’oublie personne. Au fait, Lekhwan ne sont-ils pas des artistes à encourager ? Et Mokrane Agawa n’est-il pas un ténor ?Mais où sont les intrigues dans tout cela ? Justement, l’un de leurs chevaux de bataille est la suppression de ces veillées et ces « maudits » chants religieux (d’dker) pour laisser place au mutisme et à l’échange de regard entre veilleurs, puisque, disent-ils, tout cela est le fruit de la « bidaâ » (fanatisme). Et mieux encore, ils jurent par tous les saints que la veillée funèbre est une invention satanique qu’il faut combattre et oublier. Ceci dit, le mort doit être inhumé le plus tôt possible. Oui ! ajoutent-ils, le mort ne doit pas perdre de temps et doit arriver chez lui (l’éternel domicile) sans traîner la patte. La population d’Assi Youcef a rejeté avec fermeté ces pratiques étrangères à notre société et nos traditions, elle a exprimé son indignation lors des derniers décès, où les anciens « lakhwan » (à ne pas confondre !) ont été empêchés d’accompagner leurs morts avec des chants religieux. La population, ainsi que les comités des villages doivent réagir au plus vite. Vite ! Ils avancent.

Salem Amrane