Na Tassadit, Elisabeth Taylor malheureuse

Na Tassadit que nous avons rencontrée est de cette catégorie que le bonheur a ignorée bien qu’il se soit retrouvé à plusieurs reprises à pas moins de deux doigts d’elle. Actuellement âgée de soixante-quinze ans, elle vit seule dans l’ancienne demeure de ses parents, les voisins, qui sont tous des proches, l’aident du mieux qu’ils peuvent mais sont impuissants devant sa solitude. Pourtant, Na Tassadit aurait été une brillante intellectuelle, si cette chance qui déambule çà et là ne lui avait été défavorable, mais qu’a-t-elle pu faire pour qu’elle la fuit à chaque fois ?En effet, elle a vécu toute son enfance dans une école sans être scolarisée car ses parents ne voulaient pas que leurs filles deviennent des Françaises. « taroumith », pourtant il y avait toujours eu dans cet établissement une institutrice avec son mari. Bien avant l’âge de la scolarité, la petite Tassadit « l’heureuse » », gardait les vaches et les bœufs du directeur d’école, alors que son père et les autres membres de sa famille s’occupaient du grand jardin qui faisait tout de même plus de quatorze hectares, une vraie ferme-école en sorte. Il est vrai qu’à cette époque, elle était plus heureuse que les autres filles de son âge dont les parents étaient rongés par la misère alors qu’elle était à l’abri du besoin. De cette période, ses neveux et nièces aiment lui faire raconter la fois où elle avait pris une cuite. Nous la priâmes avec insistance, à nouveau, de nous la raconter. « J’avais dix ans, M. et Mme X étaient partis en France pour les vacances d’été. Ce jour-là, en passant par la cave qui était au sous-sol, la porte était encore entrouverte alors que mes parents étaient sur l’aire de battage, je me suis introduite dans cette grande chambre obscure, toute fraîche alors qu’au dehors, il faisait chaud ». Na Tassadit interrompit ses confidences, comme si le reste devait être caché par pudeur, mais un de ses neveux lui dit de continuer. « C’est mon père qui s’occupait des vendanges et du pressage du raisin mais pour le vin, le directeur le vendait et gardait une certaine quantité pour lui dans de grands tonneaux en bois dont deux ou trois avaient des robinets. J’avais pris un récipient qui était là et j’avais commencé à boire. Je ne me suis jamais rappelé combien, mais comme je commençais à sentir ma tête s’alourdir, je suis sortie hors de la cave pour m’allonger sous un oranger où ma mère m’avait retrouvé un peu plus tard, complètement saoule.  » Nous avons tous ri vraiment de bon cœur de cette mésaventure. « Raconte-nous maintenant ya khatli, le jour où tu as été blessée par les soldats français pendant la guerre de Libération ? »La pauvre vieille qui connaît bien son neveu pour ses espiègleries, lui dit de ne plus l’embêter et de la laisser tranquille. « Je suis fière de toi, tu es une vraie moudjahida et en plus, tu n’as rien demandé à l’Etat, tu as combattu pour ton pays alors que des hommes qui n’ont rien fait se font passer pour des combattants pour profiter des rentes, c’est toi la vraie moudjahida et Dieu te récompensera, allez raconte maintenant », la supplie notre hôte. « Pendant la révolution toutes les femmes de nos montagnes avaient participé d’une manière ou d’une autre et avaient toutes soufferts, voilà », dit-elle avant de s’arrêter. « Allez, khalti, continue, toi tu as été blessée, tu étais agent de liaison, tu as connu Krim Belkacem… aya continue », la supplia encore l’un de ses neveux. « Ce jour-là (fin 1958), je devais me rendre de toute urgence au village x pour transmettre un message au chef des moudjahidine. Comme nous vivions dans une zone interdite, tout mouvement était suspect et les sentinelles des camps militaires n’hésitaient pas à ouvrir le feu. J’ai pris donc une corbeille en roseau sur ma tête et je m’étais dirigée vers ce village situé à six kilomètres de chez nous tout en ayant en tête comme chaque fois à la moindre embuscade, des soldats français, je disais que me rendais chez ma sœur qui y habitait, ce qui était vrai, c’est d’ailleurs avec ce subterfuge que j’étais désignée pour ces missions. Arrivée donc en face du camp militaire qui était sur l’autre colline, un coup de feu parti, je fut touchée ici, juste sous le plexus, la balle est ressortie. Je fis demi-tour, ce n’est que la soirée qu’un infirmier est venu me mettre un pansement et les moudjahidine m’ont évacué vers un autre hameau où je dus rester plus de deux mois ». A la question de savoir si elle a été indemnisée ou si elle reçoit une quelconque pension, son neveu répond par la négative. Après un moment de silence, un autre neveu nous dit d’écouter la meilleure histoire du monde, ce à quoi la vieille femme lui intima l’ordre de se taire et fit le geste de nous quitter. « Wallah khalti, tu vas rester, je suis fier de toi, tu pourrais être une vedette, mais malheureusement, tu n’as pas de chance, même une balle qui aurait pu transpercer ton cœur avait dévié de son chemin ». Na Tassadit essaya de se lever de son petit tabouret, mais ses neveux la supplièrent de continuer à nous raconter certains pans de sa vie. « Je sais que vous vous moquez de moi ! », leur dit Na Tassadit. « Tu sais qu’on t’aime bien et on est fièrs de toi, tu aurais pu être la femme la plus célèbre si tu vivais dans un autre pays, raconte-nous maintenant tes sept mariages ! »Na Tassadit, pour la énième fois, essaya de quitter son siège mais les bras robustes des deux hommes l’en empêchèrent. « Wallah ya khalti, nous sommes fiers de toi, nous te l’avons dit des centaines de fois qu’il n’y a au monde que toi et Elisabeth Taylor a avoir atteint un tel record et tu es mille fois mieux qu’elle, tu es beaucoup mieux que toutes ces jeunes filles maintenant qui ont des diplômes, qui utilisent des tas de produits pour se faire belle, toi, au contraire, tu n’avais rien et tous les hommes venaient se jeter à tes pieds bien avant que tu ne divorces, maintenant elles n’arrivent même pas à avoir la moitié d’un prétendant ». Mais Na Tassadit, malgré toutes les flatteries de son neveu, reconnaît que de nos jours, les filles ont plus de chance, car elles ont au moins celle de savoir celui qui partagera sa vie, alors qu’autrefois, la jeune fille n’était jamais consultée, c’était toujours le père qui annoncait, en rentrant du marché hebdomadaire, que la fête sera pour la semaine prochaine ou dans quinze jours, ni plus ni moins. D’ailleurs, de ses sept mariages, Na Tassadit n’a pas eu la chance d’avoir des enfants, en plus elle n’a bénéficié d’aucune pension de reversion, même celle de son second mari, un ex-retraité de l’armée française car elle l’avait épousée alors qu’il était déjà retraité. Donc le mariage a été antérieur à la période d’activité et comme la loi française était basée sur la ségrégation, les épouses des anciens retraités n’avaient qu’à crever la dalle. Pour ce qui est du 8 Mars, Na Tassadit ne fait aucune différence entre les jours, sinon que de rêver : si sa vie était…

Essaïd N’Aït Kaci