Instantanés d’époques

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Par Mohamed Bessa

A tout prendre, le pouvoir, aurait sans doute mieux fait semblant de n’avoir rien vu ni entendu. Il avait à lui un gros bénéfice du doute : la télé avait coupé net le cheminement de son propos. Et personne, de toutes les façons, n’aurait idée d’en vouloir au plus parfait représentant national du salafisme, c’est-à dire du passéisme, d’être resté dans ce Pathos du discours arabe qui se perd dans le ronron des attendus avant de conclure à l’essentiel, qu’un pétro-émir avait justement dynamité en créant El-Jazeera sur le modèle matériel et mental des grands networks américains,? Son incarcération s’afflige d’un certain doute, sa libération inflige un impudent pied-de-nez. En reléguant Benchicou, cet instantané qui a vu les portes du pénitencier s’ouvrir puis se refermer ne cessera de retentir parmi les grands moments de bégaiement de l’histoire. Un intellectuel qui raisonne est infiniment plus dangereux qu’un écervelé intégriste ? Au-delà de l’épreuve émotionnelle, l’époque est sinon déjà trop noire pour souffrir d’être assombrie d’inutiles malentendus. Il a contredit aux dispositions de la Charte en faisant une déclaration à l’AFP ? Non, personne, aucune force, sinon une conspiration universelle du silence, ne peut interdire à quiconque de faire de la politique. Le pouvoir peut tout juste, si tel est son intérêt du moment, en interdire certaines formes d’expressions : refuser d’agréer la création d’un parti, ne pas autoriser la tenue d’un meeting, etc. Et ces ratiocinages juridiques, sur l’amplitude des délais, le nombre de terroristes libérés, quelles galéjades dans un pays où, sur des enjeux autrement moindres, le pouvoir ne s’est jamais embarrassé d’un quelconque formalisme. Engagé, aujourd’hui, dans une entreprise qui emprunte autant à la froideur de la politique qu’à la brûlure de la guerre, il cache son jeu et se cache derrière son jeu. Du grincement du portail sélectif de la prison d’El-Harrach et du cri de Bouteflika qui stigmatise le hidjab comme un « accoutrement non-algérien », chacun aura selon son analyse, son intime conviction ou son intérêt à établir l’échelle de hiérarchie qui lui convient. Il est, par contre, certain que de tant de cafouillages naitra la conclusion que le rapport de force que construit la société dictera. La presse y contribuera immensément en privilégiant des approches qui évitent de faire la part belle aux adversaires déclarés de la modernité. En France, où les médias sont affranchis de culpabilité par rapport à la notion de liberté d’expression, les transgresseurs de l’ordre des valeurs communes sont purement et simplement bannis du paysage audiovisuel. De ceux qui se prennent au sérieux comme Jean-Marie le Pen jusqu’au comique Dieudonné. Il ne s’agira pas de casser le thermomètre mais simplement de se tourner, à l’occasion, vers là où pointe le soleil.

Il est malheureusement fini le temps où les mots laminaient les rocs. Mais de Jean Amrouche, il faudra parler encore et encore jusqu’à ce que la langue s’empâte de soif et la gorge se taraude de faim. En se cognant la tête au mur comme pour un Yom Kippour. Il n’y aura jamais assez de mots pour expier l’ingratitude faite à cet homme qui a dû supporter sans jamais faiblir l’insignifiance des siens qui prennent des aigles de haut vol pour des canards sauvages. Abdelkrim Djaâd confesse, comme sur un divan de psychanalyste, les avanies ordinaires faites aux Amrouche à Ighil Ali (La Dépêche de Kabylie du 06 mars) : « Il m’en souvient, c’était aux derniers jours de Belakcem, le père que moi et certains de mes camarades lapidions la maison des Amrouche. Sans justifications, sans mobiles. Rien que cette haine ordinaire née d’atavisme et d’exclusion religieux (…) On jetait des pierres comme on allait à l’école. Par nécessité indéfinissable. Par obéissance parentale qui désignait le chrétien comme une anomalie divine, comme une verrue sur le visage lisse de l’humanité kabyle ». Aujourd’hui, c’est symptomatiquement Oulahlou, autre enfant terrible de cet Ighil Ali dont les dehors schisteux cachent décidément une étonnante fertilité, véritable porte-voix de cette jeunesse sans voix qui ne s’exprime que par le caillassage des brigades de gendarmeries, qui met en vente un single dont les revenus serviront à ériger une statue à Jean. Il peut encore sembler que la Kabylie ne sort pas de l’âge de la pierre mais qu’elle en a, au moins, affiné l’usage, c’est certain. La société a évolué et, malheureusement, le pouvoir aussi. En 1965, un certain Yahia Mesbah, qui s’était décarcassé comme pas possible pour donner droit de chapitre aux Amrouche, pouvait trouver le colonel Mohand Oulhadj pour passer outre les atermoiements des zélateurs de la Kasma locale et parvenir à baptiser l’école du village du nom de Jean-El Mouhoub et, mieux, être honoré d’une délégation d’ officiels de haut rang comprenant outre le ministre de l’Intérieur, le conseiller aux affaires culturelles de Boumediène. Aujourd’hui, qu’Ighil Ali se confond enfin dans les hommages à Jean Amrouche, pas un officiel n’a entendu honorer les festivités de son centenaire organisées de bout en bout par la seule société civile. Et on se refuse toujours à se rattraper de l’offense faite à Taos, déclarée persona non grata au festival panafricain d’Alger, en 1969, en baptisant la maison de la culture de Bgayet de son nom malgré une demande populaire maintes fois exprimée.

M.B.

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