Le village des Aït Ouabane, l’homme y vit depuis des lustres. Un village qui pousse allégrement, défiant la montagne qui se dresse au dessus de lui tel un colosse. Ici, l’homme et la roche ont pactisé pour vivre ensemble.
Le premier n’est aucunement un patenteux. Il n’est nullement un bricoleur fabuleux, ni un bâtisseur de village imaginaire. Aït Ouabane est bel et bien sorti du tréfonds d’une roche. Ici, dans ce minuscule espace de vie ceinturé par la chaine du Djurdjura, les arts créés par l’humain sont venus mettre des couleurs. Le Festival Raconte-art y posa ses pieds avec ses toiles et panaches. Les artistes de tous bords y sont installés depuis le 24 juillet. Ils sont venus de diverses régions du pays et même de l’étranger. Depuis lors, Aït Ouabane est devenu un immense tableau multiculturel. D’entrée à ce village, des Laghouatis apposent leurs empruntes. Une gigantesque fresque murale qui n’en finit pas d’être peinte. Zoulikha, très jeune comédienne de Tizi-Ouzou, y a mis sa main : «C’est un tableau qui raconte l’évolution de l’homme berbère depuis son apparition sur terre», nous dira-t-elle. Zoulikha nous invite à revenir assister aux coups de pinceaux qui vont colorier les lignes et contours de ce qui parait déjà comme des silhouettes enchevêtrées. Au cœur du village Aït Ouabane, l’unique rue principale est encombrée par les marées humaines. Les faiseurs de spectacles de rues s’engouffrent en plein milieu des visiteurs.
Au cœur d’un univers incrusté dans les roches…
De part et d’autres, les petites ruelles, parfois sans issues, sont aussi assaillies. Les murs, les portes, les rideaux de commerces et les talus portent aussi les couleurs : qui des affiches annonçant les spectacles à venir, qui des tableaux et cadres de photographies accrochés pêle-mêle. Plus vous avancez vers le centre du village, plus vous êtes subjugué par ces petits groupes d’artistes fêtards et joyeux. Non loin des sons de «Qarqabou», un petit groupe de jeunes forme un cercle. Certains adossés à un mur et d’autres assis à même le sol. Ceux-là constituent le groupe d’étudiants formés par l’ONG Amnesty International dans les techniques des débats. «Nous sommes en train de finaliser la liste des 15 enfants sélectionnés parmi les résidents du village pour leur offrir une formation en atelier sur les techniques des débats. Nous allons leur apprendre comment prendre la parole en public et débattre d’un sujet qui intéresserait la communauté», nous explique le chef de l’atelier, Missipssa Didouche. Soudain, le son de qarqabou et des bendirs approchent. C’est la parade de la troupe Diouane Gnaoua de Blida qui reprend après une courte pause. «Nous avons fait le chemin depuis l’autre bout du village. Les gens sont amusés. Nous marquons cette petite pose pour reprendre jusqu’à la fin du parcours, jusqu’au dernier carré des visiteurs», nous explique le meneur de la troupe qui précise que le thème de la parade, «balade dans les oueds» est conçu par le directeur artistique, Mohamed Bahas. Le Festival Raconte-art est aussi et surtout des arts qui se racontent. De l’oralité populaire tirant les histoires de leur sommeil pour les faire vivre au présent. Les transmettre de génération en génération dans des styles à la grand-mère autour d’un feu ou sous l’auspice d’une kheima bédouine d’où fusent les belles odeurs du Sahara.
Des contes médiévaux et des chants de nos ancêtres
Cette fois-ci, le hasard a voulu que nous assistions à un conte de fée venu des temps lointains. C’est la belle histoire de «La princesse et le dragon», tirée de la littérature médiévale anglaise, avec laquelle une jeune et charmante conteuse berça ses convives sous sa kheima bédouine installée sur un terrain surélevé d’à peine 40m2. «(…) la jeune princesse, belle et flamboyante, porta ses dix robes, belles les unes que les autres (…) et elle attend son époux pour une cérémonie de mariage avec le dragon (…)», récita la conteuse avec des gestes et mimiques qui emporta ses convives, silencieux et attentifs, dans un voyage lointain. Un voyage au pays des brumes et du fantastique. L’atmosphère qui y règne vous fera oublier que sous le ciel, le soleil est brulant. Mais, puisqu’une partie du village est couverte sous l’ombre du majestueux rocher qui se dresse en dessous de nos têtes, le risque d’attraper le méchant coup de soleil est quasiment nul. Tant mieux pour les touristes et visiteurs qui pullulent les espaces aménagés pour leur confort. Etroites soient-elles, les minuscules terrasses improvisées par les commerçants offrent un véritable lieu de répit et de rafraîchissement. On y sert des glaces, des jus, du café et de l’eau. Un décor, certes, éphémère qui ne durera que le temps du Festival, mais il redonne vie au village Aït Ouabane. Un village qui a offert pour l’occasion sa plus belle placette pour les artistes et artisans. Les premiers exhibent leur savoir-faire culturel, les seconds y proposent leurs produits faits à la main. C’est le cas de Houra, une femme couturière timide mais intrépide dans son commerce ! «Depuis ma première expérience au Festival Raconte-art tenu dans ma région à Souamaâ, j’ai décidé de m’y abonner, car les affaires marchent bien pour moi. Mes robes sont bien vendues», nous dit-elle non sans fierté. Houra tient au fait un stand en plein air, à l’ombre du mur d’une classe de l’école du village. Une école faisant office d’espace d’activités diverses : stands de commerce pour les artisans locaux et d’ailleurs, ateliers d’activités culturelles et ludiques, mais aussi des carrés dessinés par des rubans pour les chanteurs en herbe. C’est le cas de ce jeune chanteur, venu avec son copain, pour raviver certaines chansons du terroir qui semblent pilaires à ceux qui l’entourent pour l’écouter.
Quand les enfants y sont pleinement impliqués
«Ma tata me fait un bracelet avec des perles en papier. Je la regarde faire, puis elle me donnera à faire un autre bracelet de mes propres mains», nous lance avec une voix douce et angélique Maïssa, une petite fille de 7 ans, venue avec ses parents, sa copine et les parents de celle-ci d’Alger pour découvrir le Festival Raconte-art qui s’internationalise peu à peu. Maïssa et sa copine Naïla assistent à l’atelier ludique de transformation de papier et des canettes de sodas en jolis bijoux pour fillette. Pour Amina, la maman de Naïla, «ce festival a, non seulement, la particularité de faire vivre des instants de fête, mais il est la source d’une multi-culturalité invraisemblables», estime cette maman qui précise qu’elle ne regrette pas d’avoir fait le déplacement avec son mari et ses enfants. Sur le chemin de retour vers le lieu du départ, à l’entrée du village, nous croisons un groupe de randonneurs revenu d’une longue journée de balade dans la forêt verdoyante qui surplombe le village. Une forêt qui se dresse tel un trait d’union entre les villageois et les rochers d’en haut. Le groupe est formé d’une trentaine de personnes, les plus jeunes ont à peine 11 ans. Ils sont deux petits copains qui ont pris part à l’aventure, mais éreintés en fin de journée. «Heureusement que nous avons croisé cet ânier qui a eu la gentillesse de faire demi-tour vers le centre du village pour transporter à dos de sa bête ces deux gamins. Ils ont fait le parcours comme des adultes, mais là ils ne peuvent plus», nous dira Menad, responsable de l’atelier des randonnées dédiées cette fois-ci au docteur Messaoudène, mort en pleine randonnée scientifique au cœur du Djurdjura. Plus loin, sur le site de la fresque murale de Zoulikha, les silhouettes dessinées prennent de plus en plus des formes expressives. Les artistes de l’école des beaux arts de Laghouat auxquels elle s’est associée ont mis les couleurs qu’il faut. Les couleurs retraçant le cheminement de l’histoire de l’homme berbère de son apparition à nos jours, en passant par les douloureuses époques d’invasions de plusieurs nations. Un véritable voyage dans l’histoire de l’Algérie.
Mohand-Arezki Temmar

