Par Anouar Rouchi
A cette heure de la journée, La Brasserie des Facultés ne désemplit pas. On y trouve de tout et la bière coule à flot. Des universitaires, des cadres moyens, des « professions libérales », des journalistes et quelques filles aux mœurs sujettes à caution s’y côtoient dans une atmosphère enfumée et dans un joyeux brouhaha. Au fond de la salle, deux têtes bien connues sur la place d’Alger, trinquent et devisent tranquillement sur l’état du pays et sur les aléas de leur métier. Ce sont deux chroniqueurs qui sévissent en dernière page de deux quotidiens nationaux bien cotés, à tort ou à raison. Premier chroniqueur : Ta dernière livraison sur la libération de Ali Benhadj était géniale. J’ai beaucoup aimé. Second chroniqueur : Tu as traité du même sujet et j’ai vraiment apprécié aussi… Premier chroniqueur : Tu sais, depuis le temps que j’écris, je commence à manquer de sujets et d’idées. Parfois, j’ai l’impression de me répèter et c’est très désagréable. Ça ne t’arrive jamais ? Tu n’as jamais cette impression de malaise toi-même ?Second chroniqueur : Oh non, jamais ! Le syndrome de la page blanche, je ne connais pas !Premier chroniqueur : T’es un vrai veinard. Je ne te souhaite vraiment pas de le découvrir un jour. C’est une vraie torture. Second chroniqueur : Dans un pays où tout va de travers, où les choses normales surprennent par leur caractère exceptionnel, je ne comprends pas qu’un chroniqueur puisse tomber en panne d’idées. Premier chroniqueur : C’est vrai, mais le risque est d’avoir l’impression d’écrire la même chronique chaque jour… Second chroniqueur : Il n’y a aucun risque à cela. La chronique est un espace de liberté qui n’a pas la contrainte des faits. Plus on y fabule, mieux ça marche !Premier chroniqueur : Ce qui me dérange personnellement dans cette approche, c’est que je n’arrive pas à situer la frontière entre la fabulation et le mensonge, entre un humour supposé et la diffamation… Second chroniqueur : Avec de tels scrupules, tu risques de ne pas faire de vieux os dans la profession, l’ami. Premier chroniqueur : Je t’avoue que pour aujourd’hui, par exemple, je ne trouve toujours pas de sujet… Second chroniqueur : Tu veux une idée ?Premier chroniqueur : Prends par exemple Amara Benyounès. Tu dis trois ou quatre vérités à son sujet : qu’il a été ministre RCD, qu’il a quitté son parti, et qu’il a créé un parti politique qui soutient le président de la République… Premier chroniqueur : Mais, ça ne fait pas une chronique !Second chroniqueur : C’est là que tu te trompes. Une fois ces faits rappelés, tu peux broder et tout ce que tu inventeras aura des accents de vérité. Par exemple, qu’il a reçu des milliards de subventions, qu’il bénéficie de nombreux sièges, qu’il fait le pied de grue depuis deux ans pour intégrer le gouvernement, etc…. Premier chroniqueur : Mais, on sait que ce n’et pas vrai. Ça devient de la diffamation… Second chroniqueur : L’avantage avec lui, c’est que tu ne risques pas de procès en justice. Il t’enverra peut-être une mise au point. Tu la lis, tu en rigoles avec les amis de la rédaction et hop ! La poubelle !Premier chroniqueur : Je ne sais pas si c’est l’alcool qui m’engourdit, mais j’ai soudain l’impression que mon métier est devenu plus facile…
A. R.
