L’état dans lequel se trouve le système de santé dans notre pays a fait que des pans entiers de la population ont fini par recourir aux vieilles « recettes de grand-mère », à savoir le traitement traditionnel par les plantes ou le charlatanisme de certains derviches qui ont subitement repris du service. Inefficace, médiocre ou trop cher, le système de santé a déçu et même jeté à la marge des citoyens affectées par des pathologies aiguës ou chroniques. Les services hospitaliers publics sont débordés et les cliniques privées ne sont pas à la portée de toutes les bourses, ceci dans le cas où elles seraient créditées d’une qualité de soins irréprochable, ce qui n’est pas toujours le cas. Une simple observation de certaines scènes de désespoir rend compréhensible ces recours aux anciennes méthodes qui ne sont pas dénuées de risques, puisque même notre culture traditionnelle en la matière n’a pas pu être valorisée et mise à niveau comme c’est le cas en Chine ou en Russie où des écoles et des universités se chargent de moderniser le vieux savoir du traitement phytothérapique pour en faire une science à part entière. Chez nous, des centaines de personnes renouent, en désespoir de cause, avec les philtres, les potions magiques et amulettes, produits prodigués par -des marabouts, des imams et des apprenties sorcières pour soulager un mal, redonner du tonus, aider à la procréation ou tout simplement insuffler une nouvelle confiance en soi aux « patients » ou « clients ». D’autres personnes retrouvent peu à peu l’usage officinal des plantes. Mais cela ne va pas sans quelques problèmes liés à l’usage des extraits végétaux ou animaux dont on maîtrise mal la « posologie ». La chaîne de transmission orale entre générations portant sur la préparation et l’utilisation de ces matières étant rompue depuis longtemps en raison principalement d’une modernité factice qui nous a fait perdre toutes les valeurs culturelles d’antan, les personnes qui ont recours à ces formes de thérapies ne connaissent pas parfaitement les plantes médicinales, les parties utilisables (feuilles, racines, tige, fleur, écorce, graine), la période de récolte, le mode de séchage ou de décoction, le dosage, les associations entre produits et les contre-indications. Une véritable anarchie dont les risques sur la vie humaine sont évidents, surtout lorsqu’on sait qu’il existe des plantes toxiques, vénéneuses, incompatibles avec d’autres plantes. Tirant profit d’une situation de désespoir, des charlatans ne manquent pas d’investir le terrain en se donnant des pouvoirs de guérisseurs. Sur le territoire de la wilaya de Bouira, certains de ces marchands de panacées marquent régulièrement leur présence dans les marchés hebdomadaires (Bouira, Aïn Bessem, Sour El Ghozlane, M’chedallah) et parfois dans les ruelles des villes. Un jeune vendeur d’un produit dentaire se déplace dans tous les marchés de la wilaya pour proposer à sa clientèle une poudre rose qui, par on ne sait par quelle magie, traite les problèmes de gingivite, de tartre et même d’usure des dents. Il n’hésite pas à faire des exercices de simulation pour jouer à fond la tactique de persuasion. D’autres soi-disant herboristes ratissent même les wilayas alentour : on les retrouve à Tazmalt, Sidi Aïssa, Akbou et Lakhdaria et Bordj Bou Arréridj. Les produits qu’ils proposent ont des vertus universelles selon les boniments diffusés à coup de décibels par la grâce d’un haut-parleur portatif chargé de grésillements et d’effets Larsen. « Vous avez ici 99 herbes mélangées comme celles qu’avait l’habitude de prendre le Prophète en son temps. Que celui qui se plaint du colon, des gaz abdominaux, de brûlures d’estomac, d’hémorroïdes, de calculs rénaux, de calculs biliaires, d’expectorations matinales, de lumbago,…s’approche ici. Qu’il goûte sur-le-champ le médicament ». Joignant le geste à la parole, notre bonimenteur tire par la manche un vieux à qui il veut suggérer qu’il serait atteint d’une anémie. Il lui présente dans la bouche une cuillère du mélange, préalablement trempé dans un liquide visqueux prenant l’aspect du miel. Et notre client d’opiner de la tête pour dire que « c’est bon ». Il met la main à la poche pour tirer 200 DA, le prix d’un petit sachet d’herbes, et aux autres de faire le même geste, presque machinalement, car vaincus par le pouvoir de suggestion de la scène. Des scènes de ce genre sont monnaie courante et se répètent un peu partout dans nos villes et villages. Ce qui choque, en ce début du 21e siècle, ce n’est pas seulement l’imposture des uns et la crédulité des autres, mais aussi le fait que des personnes sérieuses ayant voulu s’investir loyalement et scientifiquement dans le créneau de la phytothérapie n’ont pas encore trouvé leur place dans ce capharnaüm. A l’image de ce médecin de Sour El Ghozlane, Dr Mokhtari, qui a fait un stage dans cette spécialité en France. Voulant s’installer en 2003 à son compte, il eut à affronter les problèmes d’approvisionnement en matière première qui ne manque pourtant pas dans notre pays. Tout compte fait, un médecin phytothérapeute n’est qu’un maillon de la chaîne qui commence par des chantiers dans les forêts et les maquis (pour la récolte des parties des plantes utilisables en médecine), qui se poursuit par des ateliers de séchage, de distillation et de transformation, et qui aboutit au cabinet du médecin. L’environnement de ce noble métier n’étant pas encore organisé dans ce sens, le médecin qui a fait une formation spécialisée ne peut que constater l’impasse. La forêt algérienne dispose en tout cas de plusieurs espèces médicinales déjà employées par nos ancêtres : globulaire, fenugrec, goudron végétal, romarin, lavande, thym, sauge, lentisque, aubépine,…etc. Outre des problèmes techniques, le métier de phytothérapeute doit faire face aussi à des difficultés liées à la réglementation et à la législation. Dans le cas où ce métier arrive à s’imposer en Algérie, comment le ministère de la Santé compte réglementer la délivrance des ordonnances, les remboursements des produits et des prestations par la CNAS ? Ces questions ne manqueront pas de se poser. Mais, la priorité semble être l’établissement de cette chaîne d’actions préalables et de prestataires de services : inventaire des matières premières à l’échelle régionale et locale, constitution d’un réseau de fournisseurs, création des ateliers de transformation.
Amar Naït Messaoud
