La lessiveuse de l’argent sale

La corruption et les mœurs malsaines qui sévissent dans la bureaucratie nationale ont largement contribué à asseoir l’économie informelle et la répandre dans les milieux populaires pour saper définitivement les fondements de la citoyenneté. « Payez vos impôts, ne trichez pas avec l’administration, refusez les passe-droits, faites face à un contrôleur zélé qui attend son bakchich, et la faillite sonnera à votre porte » ! affirme un commerçant de Béjaïa qui fait ses emplettes avec ses employés au grand marché de Tazmalt. « Les grossistes de Tajnant et d’ailleurs refusent de nous établir les factures comme l’exige la loi. Nous nous plions à leurs règles, notre pain en dépend. Nous mélangeons tous un peu de marché noir à notre activité. Quand les contrôleurs pointent le bout du nez nous sommes déjà informés par des coups de fils amicaux et intéressés bien entendu. Nous baissons le rideau en attendant que la tempête passe. Il n’y a que le menu fretin qui se laisse prendre », explique un marchand de chaussures qui a pignon sur rue dans la ville d’Akbou. Le nombre de commerçants qui suspendent leur registre de commerce est important, ceux qui changent d’activité l’est plus encore, alors que les faillites sont le lot des petits capitaux qui ne peuvent supporter la concurrence déloyale que leur imposent les trabendistes qui envahissent la Kabylie et inondent les places commerciales de produits chinois à des prix qui défient l’entendement. « Nous avions une culture commerciale qui honorait la profession, les branches étaient bien distinctes et chacun développait son domaine dans le respect des usages et des lois en vigueur. De nos jours, le premier venu ouvre une échoppe et vend n’importe quoi. Ce sont tous des marchands des quatre saisons. On fait dans le fruit et légumes en hiver, dans la crémerie et les glaces en été, dans la Zlabia durant le Ramadhan, et dans le prêt-à-porter au printemps !alors que la loi interdit le changement d’activité avec le même registre. En réalité ils ont tous des protecteurs dans la bureaucratie auxquels ils paient les impôts qu’ils ne versent pas à l’état », fulmine un boutiquier de Tazmalt. La culture de l’informel »Ils ne paient ni impôts ni charges, même leurs ordures sont à la charge de la commune. Ils brassent des milliards. L’argent est pour eux du chiffon. Ils achètent toutes les devises de l’épargne des émigrés pour financer les circuits de l’économie parallèle. A croire que l’Etat ignore leur existence à vouloir acheter la paix sociale mais jusqu’à quand ? Comment se fait-il que les contrôleurs exigent les factures des petits commerçants alors que les grossistes vendent sans factures au su et au vu de tout le monde ? », ajoute le négociant. Savoir donner un dessous de table est devenu une compétence ordinaire faisant partie de la culture normale collant au dos du commerçant, de l’entrepreneur et de tout citoyen qui par la force des choses a affaire à la bureaucratie. Ce n’est pas pour rien que pour la troisième année consécutive, l’Algérie obtient un très mauvais indice de perception de la corruption (IPC). Elle est classée par l’ONG Transparency international à la 97ème place sur 158 pays étudiés avec une note de 2,8 sur 10 pour l’année 2005. Face à la misère et au fléau du chômage l’économie informelle devient un secteur refuge qui par ses facilités et ses avantages attire les compétences qui désertent le secteur public pour s’installer dans l’auto-emploi ou la création de micro-entreprises et de petites sociétés écran qui cachent de multiples activités sans lien aucun avec l’objet inscrit sur le registre de commerce. Du moment que l’équivalent général qu’est la monnaie n’échappe pas à l’économie informelle, il en ira de même pour toutes les marchandises donc tous les secteurs des biens et des services. Un grand nombre de citoyens algériens activent dans le secteur des services (hôtellerie, restauration, immobilier…) dans les pays voisins et le change parallèle constitue l’une de leurs sources de financement. Les mesures prévues par la dernière loi de finances ont commencé à juguler quelque peu le change parallèle. L’Etat tient là, sans doute, le bout du fil qui pourra mener au contrôle institutionnel de l’économie informelle en général. La réduction de la culture de l’anti-Etat qui la sous-tend est une autre question.

Rachid Oulebsir