Comme à travers les autres établissements de jeunesse de la wilaya, la maison de jeunes Frères Cherchar du chef-lieu communal d’Aït Yahia Moussa a abrité, la semaine dernière, un programme varié à l’intention de la gent féminine.
Les 7 et 8 mars, en plus des expositions permanentes d’objets traditionnels, de bijoux, de poterie et de robes kabyles réalisées par la section de couture de la maison de jeunes, le public, exclusivement féminin, a pu assister à une conférence et à des animations musicales. «Nous avons prévu une conférence ayant pour thème «La sensibilisation sur les conséquences négatives de la technologie (internet-jeux vidéos) sur les enfants», ainsi qu’une pièce théâtrale et un spectacle musical. Les portes de l’établissement ont été ouvertes dès la matinée aux femmes au foyer venues des villages, avant que les femmes actives ne se joignent aux festivités dans l’après-midi», nous dira M. Youcef Flissi, directeur de la maison de jeunes. Il précisera : «Nous avons aussi pensé à honorer la doyenne des femmes de la commune».
Nna Zaâzi Mouhouche, 105 ans, une femme-courage
La vieille dame, toujours bon pied bon œil, belle allure, vêtue d’une belle robe kabyle, d’une fouta et d’un mendil, ne fait pas du tout son âge. Elle s’appelle Tassadit Djebarra, veuve du chahid Ahmed Mechai. Elle est née à Tafoughalt, village aux 156 martyrs, dans la commune d’Aït Yahia Moussa. Elle ne cesse de raconter le jour où le colonel Belkacem Krim était passé dans son village, alors qu’il était recherché par la gendarmerie coloniale après son engagement dans le mouvement national avant de prendre le maquis. Présumée née en 1913, donc peut-être plus âgée encore, elle est atteinte de surdité, mais sa mémoire est intacte. Aucun fait, aucune date ne lui échappent quand elle raconte ce qu’elle a enduré durant la guerre de libération nationale et après l’indépendance, étant veuve avec des enfants à charge. Mais son récit exhale le courage et l’amour de son pays.
Veuve de chahid, mère de chahid et Moudjahida…
«Dans notre village, la libération de l’Algérie a très tôt germé dans l’esprit de la population, elle date de bien avant le 1er Novembre. Le mouvement national a commencé bien avant que Krim Belkacem ne soit condamné par l’armée française. Des groupes d’hommes, à l’exemple de mon mari, de Djemaâ Salemkour, de Rabah Meddour, de Lounès Djebara, de Djemaâ Salemkour et bien d’autres, se rencontraient dans des endroits secrets, où ils discutaient du projet du PPA. Krim Belkacem venait souvent à Tafoughalt où il rencontrait les autres membres de la section du PPA. D’ailleurs, il est resté une semaine caché par ses camarades dont mon mari Ahmed Hamou, un chef de groupe. Quand il lui arrivait de sortir pour prendre un café où se rendre à tadjmaât, ses compagnons veillaient sur lui, lui cachant le visage avec la capuche de son burnous. La majorité des villageois ne se sont jamais douté qu’ils préparaient le déclenchement de la révolution», raconte-t-elle. Elle s’arrête un moment, puis revint sur un détail : «Membre du PPA, mon mari, comme les autres militants, vénérait Messali El Hadj. Nous avions un grand portrait de lui : il avait une longue barbe, portait un burnous, une gandoura et une chéchia. Mais un jour, pris de colère, Ahmed Hamou me demanda d’arracher ce portrait. Face à mes interrogations, il me dit : si on continue à le suivre, l’Algérie ne sera jamais indépendante. Là il prit une allumette et brûla le portrait. Même si je ne savais ni lire ni écrire, j’ai vite compris que quelque chose se préparait».
Une mémoire vivante
Poursuivant son récit, Nna Zaâzi revient sur l’histoire d’Ahmed Oumerri, le bandit d’honneur. Dans le détail, elle raconte le parcours de cet homme jusqu’au guet-apens qui lui fut tendu. Elle n’oublie pas non plus la famine qui s’abattit sur les villages kabyles, ou l’après deuxième guerre mondiale, lorsque les indigènes recevaient un kilo d’orge par membre de la famille. «C’est cela qui poussa les Algériens à prendre les armes», dit la vieille dame, la voix étranglée par l’émotion. Nna Zaâzi prend également un grand plaisir à raconter l’engagement de son mari dans la révolution. Après son arrestation, son fils Mohamed le remplaça dans les rangs de l’ALN en dépit de son jeune âge. A son tour, son fils subit toutes les atrocités de la soldatesque coloniale qui le traîna d’une maison d’arrêt à une autre. «Il fut d’abord détenu à Tizi-Gheniff, puis à Tizi-Ouzou, puis à Oued Aissi, puis à Médéa, avant d’atterrir à la maison d’arrêt de Tadmait, d’où,; avec des amis, il organisa une évasion pour revenir jusqu’à son groupe à Ath Rahmoune avant le grand ratissage dans le massif forestier de Sidi Ali Bounab où il tomba au champ d’honneur avec sept autres martyrs. Je ne sus qu’il était mort que le jour où des Moudjahidine réfugiés chez nous ont entonné un chant glorifiant 7 jeunes martyrs. Je leur demandai qui étaient ces sept hommes tombés à Sidi Bounab, mais personne ne voulut me répondre. Je le devinai et continuai à me charger de la préparation des refuges et des replis des moudjahidine après des batailles avec l’armée coloniale», se souvient-elle. En se remémorant ces faits, sa gorge s’est nouée. Mais aucune larme ne coula. Une mémoire vivante. Elle peut rester des heures et des heures à relater les grandes batailles qui eurent lieu dans la région et dans son village. Elle cite les noms des autres femmes, aujourd’hui disparues, avec lesquelles, durant les sept ans et demi de guerre, elle organisait les refuges aux moudjahidine dans sa maison.
Après l’indépendance, le lourd fardeau
L’indépendance acquise, notre moudjahida se retrouva seule pour prendre en charge ses trois garçons et ses deux filles. La pension ne suffisait pas pour faire vivre sa petite famille qui souffrait d’un dénuement absolu. Elle passa alors la plus grande partie de ses journées dans les champs, à entretenir les oliviers et les figuiers. Elle consacra sa jeunesse à élever cette famille. «Nous étions tellement heureux d’être enfin libres que nous oubliions les difficultés. Le quotidien était pénible, notamment pour les veuves. Aujourd’hui, hamdoullah, je suis entourée de mes enfants, par mes petits-enfants et de mes arrière-petits-enfants. Quand je mourrai, je partirai la conscience tranquille. Nous n’avons pas trahi le sang des martyrs. J’espère que notre pays prospèrera toujours plus et vivra toujours dans la paix et la stabilité. J’espère aussi que tous les Algériens veilleront à préserver leur unité, parce que personne ne doit oublier ce que le peuple a enduré durant 132 ans de colonisation et de privations», conclura-t-elle.
Un vibrant hommage mérité !
Devant une salle pleine à craquer, Nna Zaâzi monte sur la scène en lançant des youyous et toutes les femmes présentes se joignirent à elle, baignant les lieux dans une ambiance festive et conviviale. Des chants patriotiques fusèrent de partout. Son nom résonna dans la salle. Les responsables de la maison de jeunes et de l’APC lui remirent un cadeau, en l’embrassant et lui souhaitant longue vie. Là elle déclama de sa voix, encore ferme, un poème à la gloire des martyrs. Cette cérémonie restera gravée dans les esprits et dans les annales de la commune. Au terme de ces instants émouvants, des diplômes de participation et des cadeaux ont été remis aux participantes et au bijoutier ayant pris part à cet événement dédié aux femmes. «Nous sommes émus de ce que nous venons d’entendre de la bouche de cette moudjahida. Que Dieu le Tout Puissant nous la préserve encore longtemps», dira M. Youcef Flissi.
Amar Ouramdane.

