Mustapha refuse de «raccrocher son fusil»

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Chez les Belmihoub, on est artisan armurier de père en fils depuis au moins le 19e siècle.

«Mon arrière-grand-oncle paternel fabriquait et réparait des fusils pour le compte d’El Mokrani durant l’insurrection de 1871», révèle non sans fierté Mustapha Belmihoub, artisan armurier tenant un modeste atelier au quartier ancien de Tazayart situé à Ighil Ali. Khali Mustapha, pour les intimes, est le dernier maillon d’une chaîne de fabricants et de réparateurs d’armes à feu. «Je suis le seul et l’unique de la famille Belmihoub qui travaille et perpétue encore ce métier d’armurier. Mes fils? Ils rechignent à l’idée de reprendre le flambeau. J’en ai quatre, mais un seul d’entre eux a pu apprendre tant bien que mal ce métier qu’il a abandonné par la suite. C’est bien dommage, non ?» regrette-t-il. De haut de ses 65 ans, Mustapha continue vaille que vaille à exercer le métier de ses aïeux, qui, selon toute vraisemblance, fabriquaient des armes il y a des siècles de cela. «Les Belmihoub seraient originaires d’El Kelâa, alors capitale du royaume des Ath Abbas. Je crois qu’ils étaient armuriers depuis l’époque médiévale, c’est à dire à partir de 15e siècle», conjecture un ami de Mustapha. Ce dernier est resté sans mot dire, car il ne saurait dira à partir de quelle époque ses ancêtres ont commencé leur métier qu’ils léguaient de père en fils. «Probable !» se contente de dire Mustapha. L’atelier de l’artisan armurier ne désemplit pas à longueur de journées. Mustapha a des amis, des chasseurs entre autres, avec qui il entretient de bonnes relations. À Ighil Ali et ses environs, la chasse au gibier est un hobby que se partagent beaucoup de personnes. L’entretien engagé avec Belmihoub s’avérait au fil des minutes passionnant et intéressant. Son atelier est un lieu apaisant, où il travaille tranquillement. Même s’il est tiré de sa « torpeur » par un ami qui vient lui rendre visite, il ne se déconcentre pas pour autant. Il continue à travailler sur une pièce d’un fusil tout en causant avec affabilité et courtoisie dénotant un flegme et une assurance incroyables. Mustapha ne refuse presque rien à tous ceux qui lui demandent ses services. «Je travaille souvent sans empocher le moindre sou. Allah Yesmah», dit-il, résigné. L’armurier raconte ses débuts dans ce métier séculaire qui est en voie de disparition. «J’ai commencé à rafistoler les fusils à l’âge de 15 ans dans ce même atelier. Et c’était mon père qui me l’apprenait. Au fil des ans, j’ai appris à réparer les fusils, les pistolets et toutes autres armes à feu. Dans le même sillage, je fabriquais même des pièces pour réparer les fusils défectueux. Et c’est ce que je fais maintenant depuis près de 50 ans», raconte-t-il. Un « sacré » demi-siècle, dirait-on.

Un demi-siècle de métier !

Mustapha l’artisan, un armurier de génie, comme lui témoignent ses amis et tous ceux à qu’il avait réparé des fusils, peut fabriquer n’importe quelle pièce que ce soit pour les fusils de chasse, les pistolets, les carabines et toute autre arme à feu à réparer. Même les armes médiévales comme les fusils à poudre, à l’image de l’arquebuse et le mousquet, il les répare avec dextérité. Il fabrique, entre autres, la crosse avec le bois du noyer. «Les crosses de fusils qu’il fabrique sont comme sorties d’usines. Elles sont parfaites, lisses et n’ont rien à envier à celles qui sont usinées», témoigne l’un de ses amis présents dans son atelier de travail. Au détour de l’entretien, Mustapha nous révèle que son défunt père, monté au maquis durant la guerre de Libération nationale, réparait et fabriquait des fusils et toutes les armes à feu au profit des Moudjahidine. C’est dire que les Belmihoub ont servi avec leur savoir-faire et leur « art » les causes justes allant de l’insurrection de 1871 à la guerre de Libération nationale. La réparation, la fabrication et le montage de l’ensemble des pièces d’armes allant des petites pièces internes jusqu’aux assemblages complexes était et demeure toujours avec Mustapha tout un savoir-faire ancestral. Hélas, voué à la disparition car le métier ne trouve pas de relève. «C’est triste de constater que ce métier d’artisan armurier, légué de père en fils, est voué à la disparition. Khali Mustapha est le dernier maillon d’une chaîne constituée d’arrières-grands-pères et de grands-pères armuriers de talent. S’il venait à nous quitter, ce métier ne sera plus qu’un souvenir», regrette ses amis présents dans la fabrique artisanal sise à Tazayart, l’un des plus anciens quartiers du village d’Ighil Ali, où pullulaient autrefois des métiers artisanaux comme les tanneurs, les vanniers, les artisans-bijoutiers, les tailleurs, etc. Paradoxalement, et comble de malheur, seul Mustapha Belmihoub et un autre fabricant artisanal de chaussures exercent encore leur métiers respectifs à Tazayart bravant ainsi les temps modernes « impitoyables » et l’industrialisation tous azimuts qui a tué l’artisanat. Malgré sa modestie et sa simplicité, Mustapha Belmihoub est un artisan de renom, car on vient lui demander la réparation des armes à feu de toutes parts. «Mes clients viennent, en plus de ma région, des wilayas de M’Sila, Sétif, Bordj Bou Arréridj, Oran, Annaba, Constantine, Alger et bien d’autres. Sans prétention aucune, je demeure le seul artisan armurier de la wilaya de Béjaïa et même du Centre du pays à activer encore. Mais à chaque fois qu’une personne me rapporte un fusil à réparer, je lui exige un permis de port d’arme. Je ne suis pas quelqu’un à problèmes, je veux travailler dans la légalité», tranche notre interlocuteur. Soupirant, Mustapha hochait de la tête en disant : «Parfois, je pense à arrêter ce métier. Non pas parce qu’il ne fait pas vivre, loin de là mais je suis fatigué. Toutefois, je me dis que si j’arrête, qui va réparer les fusils pour les chasseurs et les fêtes de mariage. Et puis, je n’ai rien d’autres à faire si je raccrochais mon fusil», dit-il, le regard fixé sur une pièce de bois en noyer qu’il sculptait avec agilité pour en faire une crosse.

Syphax Y.

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