Le secteur du bâtiment est en souffrance, à cause, notamment, du manque de programmes de logements. Plusieurs chantiers connaissent d’énormes retards, les entreprises n’ayant pas été payées. Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire qu’il y a une redynamisation du secteur. M. Hakim Damou, vice-président de l’Union Générale des Entrepreneurs Algériens et lui-même entrepreneur, prédit une amélioration de la situation, à condition que les pouvoirs publics encouragent les initiatives du secteur privé.
La Dépêche de Kabylie : Où en est le secteur du bâtiment dans la wilaya de Bouira ?
M. Hakim Damou : La situation tend à s’améliorer, surtout depuis que les situations financières ont été assainies par les pouvoirs publics. Nous étions, à un certain moment, au bord de l’asphyxie, mais aujourd’hui, d’anciens chantiers sont en train d’être relancés. L’ancien programme a beaucoup souffert et bon nombre de contrats ont été résiliés avec certains entrepreneurs. Nous espérons que la relance sera effective prochainement et que les choses rentreront rapidement dans l’ordre. Pour ce qui est de nouveaux programmes, il faut avouer qu’il n’y a pas grand-chose. Juste des projets qui peuvent servir les petites entreprises mais pas les grandes. Il s’agit entre autre de chantiers de petits contrats pour la réalisation de VRD et autres dont les enveloppes allouées dépassent à peine les 10 millions de dinars. Toutefois, je dois le souligner, il y a tout de même le programme de l’AADL qui est bien lancé ici à Bouira.
Et les 4 000 unités supplémentaires de différentes formules de logements annoncées pour la wilaya lors de la dernière visite du ministre de l’Habitat?
Effectivement, c’est un programme qui comprend toutes les formules, mais je vous le dis, il faudrait au préalable relancer les programmes qui sont en retard. Beaucoup de chantiers sont à l’arrêt, des contrats ont été résiliés pour diverses raisons. Ces chantiers doivent reprendre. Nous avons entendu que quelques programmes seront peut-être réévalués, nous l’espérons vivement, afin que les entreprises puissent reprendre les travaux.
Pensez-vous que la wilaya de Bouira dispose suffisamment d’entrepreneurs efficaces et professionnels pour pouvoir réaliser ces programmes?
Bien sûr que oui. Nous avons un très grand nombre d’entreprises qui ont déjà réalisé auparavant des logements. Les anciens programmes des deux quinquennats 2005-2009 et 2009-2014 ont été réalisés à 87% par des entrepreneurs de la wilaya de Bouira. Les chiffres sont là pour l’attester.
Comment expliquer tous ces retards dans la livraison des projets?
Il faut s’enquérir des retards en temps réel et se demander à quoi ils sont dus. Je ne peux blâmer ni l’entreprise, ni l’administration ni les autorités locales. Il faudrait s’attaquer aux problèmes dès leur apparition. Pour cela, il faut étudier toutes les causes du ralentissement de la cadence des travaux dans les chantiers. Il ne faut pas attendre la fin du programme et des délais pour soulever des problèmes qui étaient prévisibles et gérables en temps opportun. C’est vrai, les ministres viennent pour s’enquérir de l’état d’avancement des chantiers de leurs secteurs et donner des chiffres exacts, mais je le répète, il faut étudier chaque cas et ne pas s’empresser de condamner l’entrepreneur en ignorant ses doléances. Laisser le programme en souffrance et à la fin imputer le retard au seul entrepreneur est trop facile. Que ce soit une erreur de l’administration, de l’entreprise réalisatrice ou une erreur quelconque, on crée beaucoup de problèmes en temporisant pour apporter des solutions. Nous voyons des retards causés par le déplacement d’une ligne électrique, un problème d’expropriation, d’une mauvaise étude…. Il y a, je le reconnais, également des entreprises qui peuvent être défaillantes malheureusement et qui prennent des programmes sans parvenir à honorer leurs engagements.
Vous êtes vous-même entrepreneur, que diriez-vous aux jeunes ayant bénéficié des soutiens de l’État pour créer leurs entreprises et qui peinent à décrocher des marchés pour rembourser leurs crédits?
Les jeunes promoteurs qui ont bénéficié des dispositifs de soutien de l’État, ANSEJ, CNAC ou autres se disent en effet floués concernant le quota des 20%. Un quota qui demeure ambigu je le souligne, du fait qu’ils n’ont pas d’expérience, et leur attribuer des marchés dans de telles conditions n’est pas évident pour le maitre de l’ouvrage. On demande toujours le cahier des charges à respecter, mais je dirais à ces jeunes qu’il ne faut pas désespérer. Pourquoi ne prennent-ils pas attache avec des entreprises qualifiées et expérimentées pour sous-traiter des marchés et acquérir par la même cette expérience qui leur fait défaut? Pour ma part, je sous-traite énormément de marchés dans les différents programmes qui m’ont été octroyés, comme la pose de l’aluminium, la boiserie, l’étanchéité… Beaucoup de travaux sont confiés à ces jeunes entrepreneurs ANSEJ ou autres pour qu’ils puissent subvenir à leurs besoins, dont le remboursement des prêts bancaires, en accédant ainsi à l’expérience qui leur permettra plus tard de décrocher leurs propres marchés. Pour les autres bénéficiaires de ces dispositifs et qui ne sont pas en relation directe avec le secteur du bâtiment, les choses ne sont pas simples, vu la crise que nous traversons. On dit que «quand le bâtiment va, tout va» et ce n’est pas qu’un adage. C’est un secteur qui permet de faire travailler des milliers de gens, mais malheureusement depuis la crise, il y a eu un ralentissement énorme de l’activité et cela touche les autres secteurs. Il y a aussi une raréfaction de la main d’œuvre depuis que ces jeunes entrepreneurs ont bénéficié de crédits des différents dispositifs d’aide de l’État. Personnellement, j’ai eu à former des jeunes ingénieurs qui ont quitté mon entreprise pour aller créer les leurs. C’est une bonne chose et je respecte leur ambition. Mais je dis et redis, le bâtiment est un secteur très difficile à gérer du fait du manque de financement, car les banques ne marchent pas, et le manque de programmes fait qu’une petite entreprise a du mal, mais vraiment beaucoup de mal à survivre. Il faut réellement avoir les reins solides pour se maintenir dans les conditions actuelles. On ne peut hélas pas s’improviser entrepreneur par les temps qui courent, et ce, même avec un diplôme d’État.
Quel est le rôle de la Confédération Algérienne du Patronat à Bouira?
En tant que Confédération Algérienne du Patronat, nous rassemblons et représentons un certain nombre d’entrepreneurs qui ont fait leurs preuves et qui travaillent depuis la création de notre corporation en 1989. Ces entrepreneurs n’ont jamais déçu les autorités de wilaya et ont toujours tenu leurs engagements, car, toujours au courant des problèmes qui pourraient surgir, on essaye de les résoudre en temps voulu. On n’attend pas la fin des délais impartis à son chantier pour interpeller les autorités sur telles ou telles carences. Notre rôle est surtout de soulever les problèmes que vit l’entrepreneur et d’en discuter avec les autorités locales, afin de les résoudre à temps. Par ailleurs, nous œuvrons pour la prospérité de notre wilaya en veillant à accompagner de manière efficiente le développement local. Les autorités sont interpellées afin de rassembler tous les entrepreneurs et les rassurer quant à l’avenir. Je souligne malheureusement que, jusque là nous n’avons travaillé qu’avec un seul maitre d’ouvrage qui est l’État, et il faudrait nous rassurer sur l’avenir, parce que, derrière ces entrepreneurs, il y a des milliers d’employés et autant de familles qui vivent et qui dépendent de la stabilité du secteur du bâtiment. Nous sommes en train d’accompagner le développement local de notre wilaya et nous aimerions avoir des garanties solides sur le sort du secteur du bâtiment dans le futur. Il faut savoir que lors de la dernière assemblée générale de l’Union Générale des Entrepreneurs Algériens, nous avons réuni 84 entrepreneurs, ce qui représente plus de 12 000 travailleurs. Nous sommes pour ainsi dire l’un des premiers pourvoyeurs d’emploi privé à travers la wilaya. Ceci dit, il existe d’autres entrepreneurs réunis dans le FCE et autres organisations patronales et ce sont les entreprises privées dans le domaine du bâtiment qui offrent le plus grand nombre d’emplois direct à travers la wilaya. Notre vœu est de préserver les entreprises en préservant les emplois. La plupart de nos adhérents se sont déployés sur plusieurs secteurs et ont investi dans plusieurs domaines. Maintenant, ils essayent de se diversifier en investissant dans d’autres secteurs que le bâtiment, car le programme n’est pas suffisant pour tous les entrepreneurs. Nous nous devons de nous diversifier afin de préserver les emplois que nous avons créés. Pour cela, nous demandons à l’État de nous aider afin de maintenir ces emplois, à commencer par libérer l’investissement, libérer les assiettes foncières pour que l’entrepreneur qui a des idées et qui a envie de travailler puisse participer sereinement au développement local en diversifiant ses investissements tout en préservant les emplois. Nous sommes prêts à former nos employés pour qu’ils changent de métier. L’entrepreneur a toujours accompagné le développement de la wilaya, il demande juste à continuer en contribuant avec son assiette fiscale, et le maintien des emplois pour le développement durable de notre belle wilaya. Nous estimons qu’il est grand temps que les pouvoirs publics encouragent les vrais investisseurs porteurs de projets viables. Qu’on libère les initiatives.
Entretien réalisé par Hafidh Bessaoudi

