Avec le retour des beaux jours, les citoyens d’Akbou et des communes environnantes se rendent sur les contreforts enneigés du Djurdjura, pour y passer du bon temps. Certains veulent oublier la cueillette des olives harassante et ses rituels contraignants, d’autres, échapper, le temps d’une journée, à l’étouffante promiscuité citadine. Vivement donc la neige et la haute montagne ! Chacun invente alors son tourisme avec ses valeurs particulières. Le col de Chellata, avec ses 1456 m d’altitude est la destination privilégiée des Akbouciens. Ce carrefour, aux nombreux mamelons à pente douce, se prête parfaitement aux sports d’hiver, glisse, luge et ski. A défaut de station hivernale appropriée, les familles aménagent des espaces à leur convenance, à proximité des dernières poches de neige, et pique-niquent dans un désordre tout algérien. Les jeunes, plus téméraires, s’aventurent sur les pentes enneigées, le long de la route menant vers Aïn El Hammam au nord, vers Azazga à l’est, ou en randonnées pédestres vers At-Ziki. Le tourisme est une donnée culturelle et les comportements des citoyens contrastent avec leurs besoins de loisirs et d’évasion. Si la joie des enfants n’est pas feinte, les maladresses des femmes et la gêne des maris sont bien réelles face à une cohabitation inattendue avec des inconnus. On privatise alors l’espace, on s’accapare un morceau de montagne pour la journée et on l’interdit aux autres par mille artifices spéciaux. Les tenues vestimentaires sont folkloriques et inadaptées. Les bidons de plastique, les sachets noirs et les restes des repas sont éparpillés sur le tapis végétal ou enfouis sous la neige. Les accotement et les fossés sont jonchés de canettes de bière, en verre ou en métal. Les jeux de lancer de boules de neige tournent souvent en batailles rangées, en joutes verbales où les insultes et les jurons font fondre les ultimes franges du tapis blanc ! Seul le sempiternel appareil photo, pendu au coup de quelques initiés, témoigne d’une proximité culturelle avec les valeurs universelles de loisir et de distraction. Mais dès qu’un apprenti touriste ajuste son objectif, tous les chefs de familles expriment leur désappointement : « Allez prendre vos photos plus loin ! Vous ne voyez pas que nous sommes en familles? ». Le stationnement des véhicules se fait dans une totale anarchie. L’absence de balises délimitant la chaussée en mauvais état fait craindre le pire aux conducteurs des gros véhicules qui imposent alors leurs règles aux propriétaires des plus petits. L’apprentissage du tourisme se déroule ainsi dans le tumulte et l’anarchie. Avec la fin de l’hiver, toute cette agitation ne sera que souvenirs factices matérialisés sur des photos maladroites. La montagnes s’en souviendra. Marquée dans sa chair, sa couverture végétale, elle gardera sur ses blessures les milliers de sachets de plastique, les boites de conserves, les bouteilles de bière et d’eau minérale vides, les bidons, les carcasses de divers ustensiles domestiques. L’an prochain, les mêmes citoyens viendront pique-niquer aux mêmes endroits. Ils redécouvriront sous le manteau neigeux leurs déchets. Oublieux de leurs méfaits, il se poseront avec aplomb, la question : « Qui sont ces sauvages qui polluent notre montagne ? »
Rachid Oulebsir
