“Voir Tala Guilef et… pleurer”

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Par Idir Lounès

“Un peu de fromage et du pain, c’est tout, car les boissons on n’en aura pas besoin, l’eau fraîche coule à flots là-haut”, dira-t-il. La puissante bagnole démarra en trombe, il faut dire que durant les vendredis, la ville de Boghni semble moribonde. Jusqu’au village d’Aït Mendès, le chemin est parfait. “Vous voyez cette jolie bâtisse, elle appartient au grand chanteur Akli Yahiatène, il y est natif et réside ici”, nous informa Aâmi Ali, tout en ne nous cachant pas qu’il est fan de ce géant de la chanson kabyle. Farid avait tout de suite compris l’insinuation de son grand cousin, en mettant illico-presto un CD de cet idole. Le chemin de Tala Guilef est un chemin qui monte, à l’instar de ses semblables en Kabylie. Mais, il monte si haut, qu’on croirait qu’il va tout droit au firmament. A quelque 10 km, la route commence à se rétrécir et à devenir abrupte, le revêtement bitumineux est si dégradé qu’on lui donnerait un âge de 40 ans ! A hauteur du village Mehvane, sis en contrebas de cet imposant Djurdjura, on aperçoit une grande carrière de sable. “Elle est à l’arrêt depuis déjà belle lurette !”, dira Aâmi Ali. Farid, le chauffeur, commence à ralentir, le chemin est à la limite de l’impraticable. Nous ignorons d’ailleurs sa classification, mais tout porte à croire qu’il ne s’agit pas d’une route nationale, vu son abandon. “Il doit être communal”, dira le chauffeur qui n’a pas pu cacher son irritation devant l’état très endommagé du bitume. Nous croisâmes plusieurs véhicules de retour. Ils sont immatriculés d’Alger, de Boumerdès et même de Tissemsilt et Médéa en plus, évidemment, de ce fameux 15 (Tizi Ouzou). Tout aux abords de ce sinueux chemin, des familles entières assises à même le sol scrutent ces fabuleuses montagnes encore enneigées sur les cimes. La température commença à baisser avec l’altitude, il faisait 24°. Des grands tableaux établis par la direction du Parc national du Djurdjura indiquent qu’il est formellement interdit de chasser ou de capturer les espèces animales au niveau de toute la contrée. D’autres affiches mentionnent également l’impératif de garder les lieux propres et même de s’abstenir de consommer les boissons alcoolisées dans certains endroits, pour ne pas embarrasser les familles visiteuses des lieux. Des poubelles fixes sont mises à la disposition des citoyens. En somme, les responsables du Parc national du Djurdjura qui, dit-on, fait partie du patrimoine mondial de la biodiversité, n’ont omis aucun détail pour contribuer à rendre l’endroit beaucoup plus hospitalier et tolérant.

Les singes magots se font rares !Impatients de rencontrer ces macaques, qui embellissaient, jadis, cette montagne, nous avions scruté les moindres espaces de cette dense forêt, mais en vain. “On croirait que cette espèce de primates est exterminée !”, dira tout de go Aâmi Ali qui a avancé qu’autrefois, ces singes pullulaient de partout. Nous sommes à quelque 1 200 m d’altitude, le mercure affiche 19°, alors qu’à Boghni, il faisait 30 mn auparavant, 31°, soit 12° de différence. Nous commençâmes à ressentir le froid tandis qu’Aâmi Ali, en homme averti n’a pas omis d’anticiper en prenant le soin, au préalable, de prendre son burnous marron. Nous descendîmes du véhicule à quelques encablures de l’hôtel El Arz qui, dit-on, reste toujours fermé. Nous entamâmes une randonnée pédestre et toujours pas de singes magots, à notre grande déception.

Bonne note sécuritaireLe déploiement d’un détachement de la Garde communale sur les lieux et qui veille au grain d’une manière méticuleuse, a rassuré plus d’un et ce, de l’avis de tous les visiteurs que nous avons eu à approcher. Déjà qu’à l’entrée, une vérification d’identité est quasi-systématique de tous les visiteurs. “Cela nous rassure”, avoueront deux jeunes venus de Maâtkas. La preuve, c’est cet afflux extraordinaire des citoyens depuis que ces éléments de la police communale sont dans les parages.

Tourisme, vivement le privé !De l’avis de tout le monde ici, il est aujourd’hui impératif pour le secteur privé de s’impliquer dans ce créneau touristique qui se porte franchement très mal, en témoigne cette fermeture de l’hôtel El Arz, ce chemin le desservant à la limite de l’impraticable et surtout, ce périphérique en ruine. “Ce dispositif de transport remonte à l’époque coloniale où il servait pour les skieurs et autres alpinistes qui n’existent guère, maintenant, hélas !”, précisera encore Aâmi Ali. Un bar-restaurant, autrefois relevant du secteur public et actuellement fermé, serait en passe d’être rouvert précisément par un investisseur de Boghni. “Pourquoi ne pas mettre tout ce complexe touristique en vente, nous sommes certains que les investisseurs se bousculeront pour avoir ce joyau en plein cœur de ces majestueuses montagnes du Djurdjura !”, affirmeront deux citoyens de Boghni. Car, il convient de souligner que cet endroit est paradisiaque avec tous ces paysages aux mille contrastes et couleurs, toutes ces fontaines qui coulent à flots et toute cette forêt, dont la flore est aussi variée qu’originale. Et pour promouvoir le tout, seul le secteur privé en est capable.En tout cas, une simple virée du côté de cet éden de haute montagne qui est Tala Guilef nous renseignera à plus d’un égard sur l’énorme gâchis touristique qui caractérise ce secteur, pourtant stratégique de par la création de richesses qu’il pourrait engendrer. “La promotion de ce créneau touristique créera, à coup sûr, beaucoup d’emplois et contribuera du coup au développement régional, n’est-ce pas là une excellente opportunité pour les pouvoirs publics de s’y pencher très sérieusement ?”, s’interrogent la plupart de nos interlocuteurs.C’est dire enfin que Tala Guilef est un paradis qui commence sincèrement à “s’infernaliser”, pour reprendre une expression d’un visiteur qui rajoutera en substance : “Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ! Et voir ce coin aujourd’hui, ne vaut plus la peine de mourir, ça vaut la peine de pleurer !”. Sans commentaires !!!

16 heures 30 minutes : il était temps de redescendre en ayant la mort dans l’âme. Nous aurions voulu rencontrer des singes magots, nous aurions aimé nous attabler pour prendre un café, d’autres auraient même préféré y passer la nuit… aucun de ces vœux ne pourrait se réaliser pour l’heure. Sauf, peut-être, qu’Aâmi Ali n’a pas oublié de faire son plein de neige dans un emballage de fortune. Une preuve que nous avions été en montagne. Ainsi, cet endroit est frappé d’une curieuse indifférence, hélas ! Un endroit qui n’a rien à envier aux hauteurs des Alpes ou des Pyrénées. Quel monumental gâchis !!

Reportage réalisé par I. L.

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