Une fièvre saisonnière

Par Anouar Rouchi

Ce n’est pas parce qu’ils affichent des têtes d’enterrement que nos deux ministres assistent à une veillée funèbre. Non. Ils ont seulement décidé de prendre un verre dans un hôtel huppé de la Capitale pour échanger leurs points de vue et leurs sentiments après avoir écouté le dernier discours du président de la République. Ce dernier a, en effet, été d’une virulence et d’une irrévérence jamais égalée à l’égard de nombre des ministres de son gouvernement qu’il a traités de tous les noms d’oiseaux. Cette attitude présidentielle, ajoutée au rumeurs insistantes concernant un imminent remaniement gouvernemental, constitue l’archétype même de ces cocktails qui donnent des migraines atroces et des nuits blanches à nos ministres. Surtout ceux d’entre eux que le président de la République a eu la délicatesse de citer ou d’évoquer. L’avenir ministériel de ceux-là est en effet des plus hypothétiques. Aussi s’acharnent-ils à redoubler d’imagination et à multiplier les initiatives en vue d’éviter la perte d’un fauteuil auquel ils se sont tant habitués. Cela donne régulièrement lieu à des fièvres saisonnières …Ministre 1 : Comme toujours, le Président a été sublime…Ministre 2 : C’est à croire qu’il ne se relève pas d’une grave maladie !Ministre 1 : Ce punch ! Ce sens de la formule !Ministre 2 : Et surtout l’usage du mot juste qui fait mouche à tous les coups…Ministre 1 : Cependant…Ministre 2 : Cependant ?Ministre 1 : Enfin… Heu… Il m’a semblé un peu…Ministre 2 : Si tu veux faire allusion au savon qu’il nous a passé, ne te gêne pas, cher collègue. Ministre 1 : Ce n’est pas tant le savon en lui-même qui m’incommode. Ça, on finit par s’y faire. Ce sont les possibles conséquences qu’il peut préfigurer, surtout qu’on parle d’un prochain remaniement du gouvernement…Ministre 2 : Tu as peur d’être viré ?Ministre 1 : Pas toi ?Ministre 2 : Si. Mais j’ai décidé de contre-attaquer. Ministre 1 : Contre-attaquer ? Comment ?Ministre 2 : Vraiment, je ne te le dis que parce que j’ai une entière confiance en toi. Ministre 1 : Je t’écoute, cher amiMinistre 2 : Voilà : j’ai décidé d’animer une conférence publique, de susciter une émission télévisée et d’écrire une contribution dans les meilleurs quotidiens nationaux. Ministre 1 : Et quel est le rapport ?Ministre 2 : Je les consacrerai toutes à un éloge enflammé du présidentMinistre 1 : Mais d’autres l’ont fait avec talent avant toi ?Ministre 2 : je serai original. Je louerai, entre autres, les vertus pédagogiques des savons présidentiels. Et toi ? Comment comptes-tu réagir ?Ministre 1 : Moi ? Rien ! Je ne dirai rien sur le Président !Ministre 2 : Mais ça ressemble à une démission !Ministre 1 : Non, cher ami. Je ferai savoir à qui de droit que si je me tais, c’est parce que j’estime que tous les mots du monde ne suffiraient pas à mettre en valeur les si nombreuses qualités du Président…