Personne ne pouvait imaginer en France notamment, que des Français se mettraient défendre des militants du Front de libération nationale, alors que les responsables civils et militaires s’employaient à mettre à genoux les rebelles. C’était en janvier 1957. La bataille d’Alger venait de commencer. Les militants arrêtés étaient systématiquement liquidés, sans jugement. Et si jugement il y avait, les procès étaient expéditifs.Et voilà qu’un collectif d’avocats français à leur tête Jacques Vergès, venus de Paris, se constituent autour d’avocats algériens pour défendre des militants arrêtés. Le plus en vue d’entre eux, Jacques Vergès, a livré ses témoignages devant des élèves magistrats, avant-hier, à l’Ecole supérieure de la magistrature. « Au départ, je connaissais le colonialisme sous sa forme détestable, mais à Alger, j’ai découvert que le colonialisme a atteint son apothéose « . Ce qui a poussé Me Vergès à s’engager au côté des révolutionnaires algériens, c’est justement ce black-out organisé autour des jugements expéditifs des maquisards du FLN. Et la défense désignée pour les militants du FLN était, selon lui, « une défense de connivence ». Autrement dit, une défense qui se mettait au service du colonialisme au mépris du droit. C’est cette situation qui avait poussé Vergès et ses amis à se constituer autour de Djamila Bouhired et de Taleb Abderrahmane. Le procès se déroulait dans un tribunal militaire, à la rue Cavaignac, en plein cœur d’Alger. Le tribunal était entouré de parachutistes qui voulaient faire peur aux avocats français, décidés à faire entendre leurs voix. Loin de se décourager, les hommes de droit maintenaient leur position et continuaient leur plaidoirie. Les détenus risquaient la peine capitale. C’était la procédure la plus en vogue.Sachant que l’argument juridique ne suffisait pas, les juristes décidèrent d’employer d’autres méthodes pour réussir leur procès. C’était la médiatisation à outrance. Il fallait, coûte que coûte, faire entendre leur voix à l’extérieur du tribunal, quitte à risquer les représailles des partisans de l’Algérie française. C’était souvent le cas, et Jacques Vergès était souvent présenté comme ennemi de la France, lui qui s’était engagé, à l’âge de 17 ans, dans les Forces françaises libres qui combattaient alors Hitler.La méthode de Vergès et de ses compagnons était baptisée « la défense de rupture ». Aucune tribune, en Métropole comme en Algérie, n’est laissée au hasard. Il fallait taper à toutes les portes. L’affaire dépassait alors le cadre du droit. C’est devenu une affaire purement politique. Il fallait sensibiliser l’opinion publique française mais aussi européenne. Et les conséquences viendront après. Si certains détenus sont graciés, à l’image de Djamila Bouhired, d’autres paieront de leur vie cet engagement. Ainsi, l’avocat Ali Boumendjel est précipité du haut d’un immeuble. Les autorités françaises de l’époque avaient avancé, tout comme pour l’assassinat de Larbi Ben M’hidi, la thèse du suicide, l’Histoire a prouvé que le jeune avocat a été simplement assassiné par les sinistres parachutistes. Mokrane Ould Aoudia, lui aussi est assassiné en plein Paris, devant son cabinet. Le gouvernement parlait d’une liquidation, mais on saura plus tard que l’avocat a été lâchement assassiné par les services spéciaux sur ordre de la chefferie du gouvernement. D’autres affaires suivront par la suite, mais Jacques Vergès et ses camarades ne sont pas près de baisser les bras. Ils sauront même comment utiliser les médias partisans de l’Algérie française. Ils relayaient les procès systématiquement, sans se rendre compte qu’ils rendaient un grand service à la cause algérienne. C’était de bonne guerre. Tous les moyens étaient bons. Pourvu que le cause soit entendue. L’autre procès retentissant était celui du réseau Jeanson, ou « les porteurs de valises ». Là encore, les médias étaient de la partie. Jacques Vergès en paiera les frais. Il sera suspendu par le Barreau de Paris pendant une année. Cela vaut la peine, puisque l’Indépendance arrive.
Ali Boukhlef
