La marâtre et le père remarié

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(2e partie)

Après seulement quelques jours de réflexion, elle prend son mari et lui dit : – J’ai entendu dire qu’il y a à la montagne une crevasse. Celui qui tombe dedans n’en revient pas. Tu vas emmener tes filles jusqu’à cet endroit et tu les précipiteras à l’intérieur et tu refermeras l’entrée avec une grosse pierre.- Mais c’est criminel ce que tu me dis là !- Si tu veux rester avec moi, c’est à ce prix-là ! C’est à prendre ou à laisser !L’homme subjugué par la beauté de sa femme et la fraîcheur de sa jeunesse ne pouvait rien lui refuser. Elle avait la moitié de son âge et il ne pouvait se résigner à s’en séparer. Il aime ses filles, mais encore plus sa dulcinée.Cette dernière, pour mieux tromper les filles, les réunit et leur dit euphorique :- Votre oncle paternel qui habite par de-là la montagne va marier sa fille. Il nous a invités. Moi, je me sens fatiguée, je ne peux pas y aller, mais je ne m’oppose pas à ce que vous alliez toutes avec votre père. Préparez vos plus belles robes et préparez « tharzefthe » (offrande) que vous allez amener avec vous.Aussitôt les filles se mettent à l’ouvrage. En quelques heures, du couscous (sek’sou) fut roulé, des beignets (leghfaf ou lesfendj) préparés et des œufs durs ramassés.Tout le monde est heureux, sauf la benjamine qui devinait que les sourires de la marâtre n’étaient que factices. Elle a mijoté un plan et son benêt de père doit l’exécuter tout bonnement.Quand tous les préparatifs sont terminés, le père, suivi de ses sept filles, entame l’ascension de la montagne en empruntant un chemin en lacets.Après quelques heures de marche, la crevasse connue du père est atteinte. Il dégage la dalle de schiste, noue une grande corde autour d’un rocher et leur demande de descendre une à une, il les rejoindra après. Pour ne pas abîmer leurs robes neuves, elles les enlèvent. Leur père les rassure. – Une fois que vous serez toutes descendues, je vous les descendrai ! Mais une fois qu’elles sont toutes en bas, le père leur envoie les victuailles amenées, retire la corde et referme la crevasse.Pour qu’il ne soit pas grondé, voire grippé, il ramène à son âme damnée, les robes neuves de ses filles preuve irréfutable de son forfait.En voyant le trophée, la marâtre pousse des youyous. C’est fini son mari est à ses pieds. Elle s’est débarrassée des filles, à elle la belle vie !La crevasse où se trouvent les sept filles donnent heureusement sur une grotte naturelle où elles peuvent se mouvoir, et même faire du feu en frottant branche sur branche pour faire jaillir une étincelle.Elles mangent toutes leurs provisions. La faim commence à se faire sentir. C’est alors que les aînées de la cadette menacent de la dévorer si elle ne leur trouve pas de quoi manger étant la plus faible elle est la victime désignée.La petite fille prend peur, va dans un coin et creuse frénétiquement de ses doigts la terre friable. A un certain moment, sa main dégage une fève, puis deux, puis trois. Elle ramasse une poignée et la donne à ses sœurs affamées.Elle revient vers l’endroit et par un trou, elle voit un énorme chat en train de tourner en rond essayant d’attraper sa queue à laquelle il dit à haute voix (les animaux parlaient en ces temps-là) :- Quelqu’un m’épie, je le sens dis-moi qui c’est !Mais sa queue reste silencieuse. Il la sollicite tous les jours, mais c’est toujours la même chose.Un jour, en voulant préparer « aviçar » (plat à base de fèves), le chat n’en revient pas. La moitié de ses provisions en fèves a disparu. Furieux, il interroge sa queue, pour connaître le coupable, mais celle-ci demeure de marbre.- Si tu t’obstines à ne rien dire ! ad’ vechagh thimes, akm inagh ouçemmidh !(je vais pisser sur le feu et tu mourras de froid !)mais c’était comme s’il parlait à un mur.Poussée par la faim, la cadette s’enhardit et ne se gêne plus de pénétrer dans l’espace du chat, d’utiliser ses provisions et ses ustensiles pour préparer les repas quand il n’est pas là.Le chat s’en aperçoit. Il interroge sa queue maintes fois mais il arrive toujours au même résultat.Un soir, en rentrant chez lui il se rend compte que même sa réserve de bois cachée pour l’hiver qui s’annonce déjà froid a été largement entamée.- Quelqu’un s’introduit chez moi, en mon absence, maudite queue, dis-moi qui c’est, sinon, il t’en cuira !Furieux qu’elle ne lui réponde pas, il la griffe, la bat et tourne en rond pour l’attraper. Par inadvertance, sa queue s’abat sur un brandon enflammé et prend feu. Il cherche de l’eau pour l’éteindre, mais les filles avaient tout bu.En quelques secondes, le feu prend dans tout son pelage. Il miaule à mort (miaou ! miaou !) mais le feu redouble de plus bel, attisé par sa course éperdue. Il se contorsionne de douleurs, il est vite consumé et devient un amas de cendre calciné.

Benrejdal Lounes (A suivre)

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