La colère esthétique du poète

Il y a huit ans que la source de l’inépuisable fleuve poétique qu’est Matoub Lounès a tari. Or, le torrent écume davantage. Aussi, évoquer sa mémoire aujourd’hui (25 juin), serait un défi lancé au vide dû à sa disparition. Pour éviter les hommages qui ne font que saper le talent du génie, l’entraînant dans des sphères idéo-politiques et pour comprendre que le meilleur hommage que mérite un artiste est la reconnaissance, suite à la compréhension de son art, on vous livre cette tentative de lecture de l’œuvre de Matoub à travers quelques extraits tirés de son vaste répertoire.

Un vocabulaire transgressifDans la littérature africaine joignant celle des Antilles, chez Aimé Corsaire et Sony Labou Tansi, à titre d’exemple, la violence dans l’écriture est omniprésente. La poésie de Lounès en est imprégnée. Cela par un abondant vocabulaire violent, même dans les titres (annonciateurs des textes) : Daâwassi (la malédiction), Dayen idub idub erruh (les âmes fondues, épreuves de révolution… car l’expression de l’engagement le sollicite. Le champ lexical de la violence s’amplifie à l’intérieur des textes : il s’agit de sang, de fer, d’oppression, de révolution et de bravoures.

Oulac tichrath zeddigen/Il n’est pas de chair tatouéeOur dnefk’ara idhamen/Qui n’ait d’abord saigné

Ou encore :Yerayi zman degmahraz/La vie m’enfonce dans son mortierMi deghli tiyita ayithaz/Le pilon qui s’abat me fracasseTedgedeg soura/Il égorge mon corps.

La métaphore chez Matoub est l’assemblage des mots de natures différentes (violents, révoltés par-ci, débonnaires bienveillants par là). Les mots de l’austérité :Asmaken nsened souffal… /Du temps où nous prenions appui sur le vide. Dans ce vers, « prendre appui » signifiait trouver de l’assistance et soudé à « vide ». Par là, le poète détruit les mots de l’aide qu’on trouve dans l’appui, car c’est un appui fatal. Si Sony Labou Tansi porte atteinte au corps, lorsqu’il tue à maintes reprises le guide providentiel dans La vie et demie, Matoub en fait autant mais en abandonnant le charnel. Dans le texte de La Montagne encerclée :Temzel tilelli/La liberté fut égorgée !Andaken teghli/Au lieu où elle a sombréAyagdoud, anras dilsik/Peuple, son spectre et la langue

La liberté est égorgée donc personnifiée, de même que la langue qui devient spectre. Ici, le poète recherche le corps pour le violenter, puis profane le spectre en lui accordant l’image d’une liberté perdue.

Ankaoui ou chaâbi moderneLa chanson chaâbie suscite des polémiques autour de l’esprit conservateur des uns et le renouvellement des autres. Matoub Lounès, s’inscrivant dans ce genre musical, tient une position bien particulière. Il conserve les règles sans pasticher les anciens maîtres. Ainsi, il se crée un style spécifique, en actualisant sa musique, non par la fusion comme le font certains, mais par la richesse instrumentale et l’arrangement. Lounès était-il ankaoui (conservateur lié à l’école d’El Anka) ou bien faisait-il du chaâbi moderne ? Ni l’un ni l’autre. Sa musique était juste transgressive de la passivité conservatrice et virulente face au déracinement.

Mohamed Mahiout