La vie s’arrête à l’heure du match

A Lakhdaria, on aime le foot à en crever. Pour les habitants de cette ville, le foot c’est sacré, c’est une deuxième religion qui vient juste après l’islam. Ne pas aimer le sport roi, ne pas en parler ou éviter de participer aux débats sur le thème serait très mal apprécié et relève même du sacrilège. Et pour se convaincre de cet engouement caractérisé, il n’y a certainement pas meilleur moyen que cet événement mondial de la coupe. On est mardi, il est presque huit heures du soir et quelques minutes seulement nous séparent de la rencontre opposant l’équipe de Zidane aux Espagnols. Dehors, l’image qu’offre la ville reflète fidèlement l’atmosphère vécue durant le mois de Ramadhan à quelques minutes seulement avant la rupture du jeûne. Il n’y a plus personne, sauf quelques grappes d’enfants plongés dans un autre univers pour ne pas rater la rentrée sur la pelouse des deux équipes. Cela fait une demi-heure déjà que les quartiers commençaient à se vider. A deux minutes du début de la rencontre, un silence complet règne sur la ville qui affiche un aspect fantomatique et ses rues sont totalement désertes. Il n’y a pas âme qui vive et le cœur de la cité bat de plus en plus faiblement. Sur la rue principale donnant sur la place de l’ex-mairie, quelques personnes seulement sont visibles de part et d’autre de la chaussée. D’habitude, en ce début de soirée et en ces lieux précis, les gens se comptent par centaines et les cafés de ladite place sont bondés de clients. Mais pas aujourd’hui. Dans les foyers par contre, c’est la bousculade face au petit écran et chacun veut se frayer une belle petite place pour bien « savourer » la partie. Le match commence, tout le monde retient son souffle, c’est le début de la communion. Enfants, jeunes et moins jeunes, même les femmes sont là, debout, à regarder non sans enthousiasme les répliques des deux adversaires. En ces moments divins, dans les foyers, rien au monde ne peut détourner le regard du petit récepteur. Les noms des joueurs et même leurs visages sont parfaitement connus par n’importe quel gamin de la ville de l’ex-Palestro. Et les commentaires que sont capables de faire ces mordus du foot ont de quoi laisser muets les Hafidh Derradj et consorts. La partie entre dans sa phase cruciale, l’enthousiasme est à son comble, on est coincé, on ne peut pas bouger ni rien faire, juste regarder l’écran sans rater la moindre action. Les fumeurs attendent la mi-temps pour aller griller une sèche. D’autres attendent carrément le coup de sifflet final pour se rendre compte que leur estomac n’arrêtait pas de crier famine. Durant toute la rencontre, la vie semblait s’arrêter aux quatre coins de la ville. Les quartiers sont désertés, les rues sont vides, pas de véhicules, pas d’être humains qui bougent et l’activité est en panne. Il est presque 22 heures, on est à la 92e minute du match quand un grand brouhaha éclate et les cris de joie échappent de tous les toits. Zidane vient d’ajouter un troisième but pour la France. Quelques secondes après, l’arbitre siffle la fin. Les Français sont aux anges. C’est à ce moment-là que Lakhdaria reprend contact avec la vie. Durant une heure et demie, elle était cliniquement morte. Dans les foyers un grand « ouf » est lâché par les mamans qui, durant toute la partie, n’arrêtaient pas d’appeler « à table! », sans réussir à arracher le moindre regard. C’est le moment de reprendre vie, le cœur de la ville recommence à battre et les quartiers semblent se réveiller d’un long sommeil alors que la nuit n’est qu’à son début. On passe à la cuisine, on mange et on fait juste semblant, et on quitte précipitamment la maison pour aller rejoindre les amis en bas de l’immeuble ou sous le lampadaire habituel. La rue reprend enfin ses droits, les cafés, les magasins et les taxiphones s’ouvrent de nouveau et l’activité commerciale se ranime. A Sarridj-Bikir, à El-Kouir ou à El Krichiche pour ne citer que ces quartiers populeux de Lakhdaria, les commentaires sur le match se succèdent, s’enchevêtrent ou se confrontent jusqu’à une heure tardive de la nuit. Le lendemain, la ville attend un autre match mais toujours avec les mêmes réflexes et la même frénésie.

Anis S.