Des potentialités inexploitées

Pour le commun des observateurs, l’art traditionnel de la wilaya de Bouira se réduit à ces expositions permanentes d’objets et ustensiles en poterie visibles sur la route nationale n°5 entre Kalous et Aïn Turc, ou bien encore à ces étalages de robes kabyles diaprées de Aomar. Or, comme sur l’ensemble du territoire national en général et de la Kabylie en particulier, un fonds historique de savoir-faire gît dans les foyers et dans la mémoire populaire. Il est vrai que l’exode rural et la « modernisation du mode de vie ont remis en cause et ébranlé bien des traditions industrieuses et artistiques. Mais, dans chaque contrée ou région, subsiste des activités plus ou moins répandues qui relèvent du savoir ancestral. Si l’on prend l’exemple du travail du bois, bien des villages continuent à fabriquer écuelles, cuillères et pilons en bois de frêne. Le marché le plus prisé est sans aucun doute celui de Tazmalt, qui se tient chaque jeudi et dans lequel se rencontrent les forains, les fabricants et les marchands d’Ighil Ali, Bordj Bou Arréridj, Aghbalou et M’Chedallah. Des pilons d’une esthétique irréprochable sont proposés à 300 DA. Les pilons industriels en cuivre paraissent devant ceux fabriqués manuellement en bois de frêne, comme de « froides mécaniques ». De même, les outils sortis des forges, comme les bêches et les pioches, devraient logiquement concurrencer les outils importés de Chine au vu de leur solidité et de leurs dimensions très pratiques, adaptées aux travaux de chez nous. De l’autre côté de l’oued Sahel, sur la RN 5, tous les voyageurs à destination de Constantine ont dû remarquer ces éternels chantiers de la taille de pierre. La pierre bleue des Ath Mansour, extraite des entrailles du massif d’Ighil Igueni, a fait le bonheur des propriétaires de villas à Alger, Bouira et Tizi Ouzou. De génération en génération, de jeunes adolescents et des adultes se relaient sur un site qui n’a pas encore révélé tous ses secrets. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige ou qu’il fasse une chaleur torride, les tailleurs de pierres sont toujours là, assis sur une pierre ou accroupis, le burin ou le ciseau dans une main, le marteau dans l’autre main, en train de donner forme et galbe à une masse originellement quelconque et informe. Pour fabriquer un mètre carré de pierres taillées, il faut une moyenne de deux jours de travail patient et éreintant. On imagine bien les désagréments d’une telle tâche lorsque le vent se met de la partie. Les yeux et les narines de l’ouvrier en prennent un coup. Belaïd, qui a travaillé une dizaine d’années sur ces chantiers, apporte à notre connaissance un autre problème auquel on n’a pas pensé au premier abord. Ce sont les nuisances sonores : lui, il en sait quelque chose puisque son oreille droite a été gravement affectée. Elle est devenue presque sourde. « C’est le travail continuel du marteau et du burin qui m’a mis dans cet état. Je travaillais dans les années 1990 chez un exploitant de carrière. Je n’ai même pas été déclaré aux assurances. Lorsque je me suis rendu compte que mon oreille droite a été abîmée, j’ai quitté le chantier pour aller vendre des casse-croûtes sur le train Béni Mansour-Béjaïa. Je suis père de cinq enfants et je souffre en silence ». La pierre bleue de Béni Mansour orne les façades de beaucoup d’édifices publics et privés. Les façades qui en sont tapissées offrent un aspect pittoresque et noble aux bâtisses tout en constituant un solide matériau de construction. Qu’est devenu le travail de vannerie et de sparterie dans les communes du sud de la wilaya ? Il est complètement annihilé par les sacs en plastique. Les régions de Bordj Okhriss et Sour El Ghozlane qui disposent d’espaces alfatiers sont connues par la fabrication de paniers, nattes et cordes en alfa. Les quelques artisans qui restent ne sont enregistrés dans aucune chambre d’artisanat. Au cours de notre déplacement à Guerrouma, à la limite avec la wilaya de Médéa, nous étions sidérés par les trésors d’ingéniosité des femmes de cette région dans l’art de fabriquer le tapis avec une touche locale très originale. On nous apprend que le tapis de Guerrouma a eu l’honneur d’être exposé à Bruxelles au début des années 1990 où il fut apprécié à sa juste valeur par… les Européens. Aujourd’hui, les intéressés se plaignent de la cherté de la matière première et des difficultés des circuits de commercialisation. Les intermédiaires ne sont prêts à consentir la marge bénéficiaire aux fabricants pour reproduire l’activité et assurer la pérennité du métier. Une véritable impasse. Dans des zones rurales comme celles de Guerrouma et Maâlla, le travail artisanal de la femme pourrait être d’un grand apport pour le revenu familial érodé ces dernières années suite au dépeuplement des villages menacés par l’insécurité. L’aide au retour des populations dans leurs hameaux doit impérativement intégrer la prise en charge des métiers ruraux exercés par les hommes ou les femmes. En tout cas, des gisements d’emplois sont à rechercher dans le patrimoine artisanal de la wilaya ce qui, dans la foulée, pourrait contribuer à relancer aussi le secteur touristique en hibernation depuis plus d’une décennie.

Amar Naït Messaoud