Certains l’appellent « le marché de l’hôpital », d’autres « le marché des femmes ». Les deux appellations désignent, en fait, le lieudit « Ahechad », situé à quelque trois kilomètres à l’ouest de la ville de Aïn El Hammam et qui, chaque dimanche, se transforme en un marché féminin. Il faut remonter loin dans le temps, à la guerre de Libération, pour trouver l’origine de ce souk un peu particulier. A l’époque, les visites aux malades hospitalisés n’étaient autorisées que deux jours par semaine. Le mardi et le samedi donc, les visiteurs, surtout des femmes, s’installaient de bonne heure devant le portail d’entrée de l’hôpital, attendant son ouverture à onze heures trente. Le rassemblement donna des idées, d’abord aux vieilles qui commencèrent timidement à proposer, sous le manteau, qui un lapin, qui une citrouille ou quelque autre produit de jardin. A l’indépendance, le nombre de vendeuses augmenta peu à peu et les hommes commencent à s’y immiscer sans pour cela que l’on parle de marché. En effet, situé juste en face de l’hôpital, celui-ci ne pouvait exister sans créer de nuisances aux malades et à l’établissement lui-même. Ce qui a contraint les autorités à évacuer les lieux, à plusieurs reprises. Cependant, si les marchands visibles s’en vont, les femmes, elles, ne partent jamais. Au contraire, elles diversifient même leur commerce. En plus des fruits et légumes de leurs jardins, elles vous proposent des épices, des bijoux, divers objets hétéroclites. De cette façon, petit à petit, le marché revient et s’installe de nouveau, jusqu’au jour où les marchands, tous sexes confondus, ont été chassés de l’hôpital par les forces de l’ordre avec menace de poursuites judiciaires pour les récalcitrants. Il faut noter que beaucoup de femmes, sans ressources, tirent leur subsistance de ce petit commerce, informel bien sûr. Bon gré mal gré, elles abandonnent l’hôpital mais décident de se déplacer cinq cents mètres en amont, à Ahechad Bouakouir, au grand dam des commerçants des lieux qui ne voient pas toujours d’un bon œil l’arrivée de ces intrus. Rien n’y fait, les vieilles tiennent leur marché et elles ne sont pas près de le lâcher. Au tout début, seules les femmes âgées avaient osé casser le tabou pour devenir commerçantes. Elles étaient peu nombreuses et la société d’alors acceptait la situation, eu égard à l’âge avancé de ces femmes et à la précarité de leurs conditions de vie. Depuis peu, quelques hommes se sont mis de la partie et les marchands ambulants commencent à s’imposer dans ce marché, un peu particulier, toléré mais non officiel. La clientèle est exclusivement féminine. Les produits de lingerie côtoient les articles de ménage et ces derniers temps, on assiste à l’arrivée de quincaillerie, de fruits et de légumes. La clientèle ciblée est toujours la même. Tous les dimanches, elles sont là. Les hommes n’osent pas s’approcher de ce domaine où les femmes négocient avec des femmes. D’où le nom de « marché des femmes ».
Nacer B.
