Par Amar Naït Messaoud
Puisque le domaine de la poésie chantée en kabyle n’est pas un élément figé dans le temps et susceptible d’être ravalé au rang de simple ‘’patrimoine » ou de ‘’curiosité » culturelle-, l’un des objectifs stratégiques que devra viser toute étude inhérente à ce sujet est l’insertion des textes, passés à l’écrit, dans les programmes d’enseignement et les outils didactiques que sont les livres scolaires et parascolaires. En effet, l’on ne peut envisager sérieusement l’enseignement de la langue berbère, et particulièrement sa variante kabyle, sans les textes fondateurs que sont les contes, pour le genre prose, et les chansons à textes, pour le genre poésie. Nous proposons dans les lignes qui suivent quelques thèmes explorés dans le domaine de la chanson kabyle et qui ont fait, séparément, l’objet d’articles au cours des quatre dernières années. Le choix des thèmes peut paraître purement arbitraire. Pour l’auteur, il l’est à peine, attendu que, avec d’autres axes et sujets d’étude que l’on ne peut mentionner dans les limites de cet article, ces thèmes ont pu s’imposer en ‘’saillies » lors de l’écoute itérative et des tentatives de compréhension des textes en question. Il va sans dire que le champ reste ouvert dans ce domaine et que, en vérité, tout reste à faire (et à dire). Quête et requêteLa poésie kabyle constitue l’un des rares produits littéraires vivants, à côté du conte, que notre société ait hérité des temps immémoriaux de l’art et de la culture berbères. Société à tradition orale très puissante, mais sans ancrage graphique notable, le monde kabyle a fait de cette tradition orale un instrument de perpétuation de la culture et de l’imaginaire collectif, de résistance à l’oppression et de revendication d’un mieux-être social, culturel et économique. La chanson kabyle est la continuité logique d’une tradition de bardes et d’aèdes. Tradition riche de la richesse de la vie sociale, avec ses heurs et malheurs, ses lumières et ses ombres, ses cimes et ses abysses. « Races de véhéments qui ont faim et soif de justice », selon la formule de Vincent Monteil, orientaliste français. A travers le temps et les épreuves qu’il a charriées avec lui, les Kabyles ont utilisé la chanson comme moyen de communication, de sensibilisation et de résistance. Les vers de Si Mohand U M’hand, les strophes de Youcef U Kaci et les apologues de Cheikh Mohand U L’hocine accordés à la sapience kabyle constituent des exemples édifiants d’une construction littéraire née et promue au sein d’une société qui a eu à subir une vie tumultueuse faite d’occupations, d’oppressions et de luttes sans fin. Ce qui est appelé chanson kabyle est le prolongement de cette poésie exécuté ou accompagné avec les instruments matériels que permet le monde moderne. Le caractère de résistance et de revendication était déjà suffisamment perceptible dans les hymnes révolutionnaires réalisés dans les années 40 par de jeunes lycéens à l’image de Idir Aït Amrane et Ali Laïmèche. Après l’Indépendance du pays et sous le climat de terreur et d’inquisition ayant frappé la Kabylie (1963-66), chanter en kabyle relevait d’une gageure, et le seul fait de chanter dans cette langue était considéré comme un défi à l’ordre politique négateur de l’identité berbère. C’est à cette époque qu’émergèrent Taleb Rabah, Cherif Kheddam et Slimane Azem après leurs premières activités enregistrées à la fin des années 50. Après l’interdiction de la chanson de Slimane Azem à la Radio nationale, celui-ci devint un symbole, symbole de la lutte contre l’arbitraire par le seul moyen de la parole, proscrite des canaux officiels, où se trouvait mêlée la morale kabyle, la Fable de Jean de La Fontaine et la sagesse d’Ésope. Au début des années 70, la conscience identitaire s’aiguisait au fur et à mesure que les jeunes rejoignaient l’université d’Alger où ils ont été en contact avec d’autres personnes qui ont connu Mouloud Mammeri et ses travaux sur la culture berbère. Apparu alors le groupe Imazighène Imula dont la cheville ouvrière était Ferhat Mehenni. Les premiers 33 tours et 45 tours annonçaient déjà la couleur d’une immersion totale dans le combat identitaire amazighe. L’on se souvient qu’à l’époque, pour exprimer certaines vérités ou revendiquer les droits culturels, les auteurs de chansons prennent certaines précautions de style en usant à volonté de métaphores fort expressives tirées de notre patrimoine oral. Cela ne pouvait pas se passer autrement sous une dictature oppressive où la moindre contestation est assimilée à une rébellion. En revisitant ce musée de la chanson des années 70, Ferhat Imazighene Imula paraît comme une véritable étoile scintillante même si son public était majoritairement composé d’étudiants et de lycéens. Ighsène n’lmegget ur nemmut (les os d’un mort qui n’en est pas un) est une éloquente allégorie à notre culture vivante, considérée comme morte par les décideurs. Une autre chanson de Ferhat qui figure dans le disque Ticemlit, œuvre collective (M’djahed Hamid, Sidi Ali Naït Kaci,…) reprend sensiblement le même sujet. C’était Aneftiyi ad chnugh (laissez-moi chanter) :
» Ghef laâyun ttmeslayenU nukni ur nezri dacu ;Wissen ttimi negh dallenNegh dayen nnidhen nettu. Teggirnagh deg meslayene,Yiwen ur izi anda t-tteddu. Akwit awidek ittsenIdles nnegh la irekku »C’est un ensemble d’allégories se terminant par un appel solennel : » Réveillez-vous, ô vous qui dormez, notre culture tombe en ruine « . Les nouvelles étoiles de la chanson kabyle ont utilisé des néologismes issus du monde universitaire, comme Idles, Tilleli, Agdud. Ces termes ont fait florès du fait qu’ils étaient modérément employés et qu’ils s’inséraient dans un registre de langue somme toute adapté au contexte des luttes de l’époque.
Racines de la terre et malaise identitaireLa dernière moitié des années 70 fut sans doute la période la plus riche, la plus palpitante et la plus décisive dans le combat identitaire porté par le combat identitaire. Il est évident que c’était l’étape cruciale du réveil de la conscience berbère dans notre pays. Beaucoup d’éléments à la périphérie du mouvement culturel commençaient à constituer une constellation de petits événements, peut-être plus ou moins anodins, pris isolément, mais qui, pris dans leur ensemble en l’espace de quelques mois ou quelques petites années, allaient servir de décor explosif que prendra en charge, sur le plan littéraire et esthétique, la chanson kabyle. Ainsi, la guerre du Sahara Occidental dans laquelle était impliquée l’Algérie (affaire d’Amgala) en 1975, l’affaire des poseurs de bombes à El Moudjahid (1976), les incidents graves qui ont émaillé la Fête des cerises à Fort-National et qui ont vu l’intervention de la caserne de l’ANP(1974), les échauffourées permanentes entre les universitaires de la gauche clandestine et les islamistes à Alger, la percée du boxeur kabyle Hamani et la victoire de la JSK en Coupe d’Algérie (1977), tous ces événements ont constitué un véritable chaudron qui a inspiré les chanteurs kabyles. Ces derniers ont ‘’contextualisé » les faits en leur conférant style et poésie afin d’en faire de véritables épopées et des textes de dénonciation, de sensibilisation et de résistance. La culture, qui tire ses racines et sa substance du fond des âges, culture faite de labeur, de lutte et d’efforts d’insoumission, est merveilleusement portée par Idir, étoile montante des années 70. Le génie du poète Ben Mohamed trouve parfaitement son terrain d’expression dans le texte ‘’Vava Inuba » chanté par Idir. Cette chanson fera le tour de la planète et apportera au monde entier le message de la renaissance de l’une des plus vieilles cultures de la mer Méditerranée. De même, l’hymne Ay Azwaw s umendil awragh, du même interprète, sera rapidement perçu comme le symbole et la personnification de l’homme amazigh. Ferhat, lui, a su marier l’authenticité berbère (Yemma asif iccayi) avec la revendication d’identité et de justice (Tizi Bwassa). Il convient aussi de rendre un hommage appuyé à un poète et dramaturge de talent tombé dans un quasi anonymat ces dernières années. Il s’agit de Mohand Uyahia, disparu il y a une année, et dont les textes ont été interprétés par les meilleurs chanteurs de Kabylie (Takfarinas, Ferhat, Idir, Djurdjura, Brahim Izri, Ideflawen,…). Dans la même période, Lounis Aït Menguellet sort son album ‘’Amjahed » (33 tours) que, par un court texte, Mouloud Mammeri a ‘’préfacé » au verso. C’était l’expression d’un désenchantement général par rapport aux espoirs nourris par la guerre de Libération. Serments trahis, veuves oubliées et idéaux de justices partis en fumée vont se mêler au sentiment d’humiliation et de mépris généré par un comportement arrogant et tyrannique des nouveaux gouvernants. « Si je pouvais dire toute la vérité, la mule procréerait ! », disait Lounis. Le même Aït Menguellet chantera la JSK comme symbole de kabylité et de réussite. Dans son album Aâttar, il a rêvé d’un » arbre doux qui se serait régénéré et d’une chaîne de fer fermée par un fil de fer au milieu « . Le tapis au style ancestral (Aâlaw) que le poète a confectionné a été sollicité par plusieurs visiteurs venus de toutes les contrées. Lorsqu’ils lui ont proposé un prix fort pour pouvoir l’acquérir, il répondra : « Je ne te le céderais pas/Fût-ce-t-il contre des lingots d’or ». Le tapis en question est, bien sûr, une image, une allégorie, de la dignité kabyle et de l’authenticité qui n’ont pas de prix. Dans le même album, ‘’Semmeht-as » est un texte qui se termine par une sentence d’une puissante éloquence par laquelle l’auteur déclare l’immortalité du verbe : » Ameslay ha ur t ineq, (La parole, personne ne peut la tuer)Wammag laâbd ittmettet. (Mais, l’homme est bien mortel)Ameslay ma d itterdeq,(Quand la parole vient à exploser) L’djil i tibghen yufat. (La génération qui la cherche la trouvera)Waqila xir lmantaq,(Mieux vaut sans doute parler)Init-id qebl ak ifat » (Dis-le [le mot] avant qu’il ne soit trop tard). Dire le mot, la vérité et le courroux avant qu’il ne soit trop tard ! C’est ce que continueront de faire les chanteurs de cette génération que la société a chargés d’un ‘’fardeau » qui a fait d’eux plus que des poètes ou de simples chanteurs. Ils étaient vus et considérés comme des démiurges, les faiseurs de destins, les hérauts et les héros d’une cause historique. Les poèmes Ardjuyi, Ayagu, D-nubak frah, Amcum d’Aït Menguellet, Tahya Président !’, Tidi Ukheddam, Awidek ighihkmen de Ferhat et les premières chansons du jeune Matoub Lounès qui sortiront à la fin des années 70 constituent le levain ‘’intellectuel » du Printemps berbère de 1980.
Cris de révolteContre l’injustice, l’arbitraire, le mépris et le déni historique de l’identité berbère, ces animateurs de la conscience sociale kabyle appellent à la résistance, à la fraternité et à la lutte pour réaliser les espoirs déçus de la révolution et consacrer le destin de liberté, d’authenticité et de modernité pour les nouvelles générations. Sur les épaules frêles de nos poètes pèse une espèce de responsabilité historique pour libérer la parole enchaînée et reconquérir les espaces perdus de liberté. Peut-être n’est-ce là que la reproduction ou le prolongement d’une réalité historique qui avait fait des poètes et aèdes de Kabylie des ‘’oracles », ou, du moins, des ‘’agents de la culture dans une situation d’impasse », comme a eu à l’étudier dans une thèse Farida Aït Oufroukh pour le cas de Cheikh Mohand Oulhocine et Aït Menguellet. En tous cas, sans que cela soit un code explicite, nos chanteurs et poètes ont bien joué ce rôle, ce qui les a poussés, particulièrement pour certains d’entre eux, à puiser puissamment dans le substrat de la culture orale kabyle et dans le patrimoine universel de l’humanité pour exprimer la soif de liberté, la volonté de casser les chaînes de la sujétion et l’idéal de réhabiliter la justice et les valeurs humaines de solidarité et de fraternité. Après les événements du Printemps berbère, les voix se multiplièrent pour revivifier l’esprit de la lutte fussent-ils par une certaine autocritique par rapport à des attitudes ou à des comportements qui auraient été jugés maladroits ou inconvenants venant des opprimés eux-mêmes. En période de reflux et, sans doute, de désenchantement aussi, ce genre de jugements est souvent de mise. « Tivratine » d’Aït Menguellet, toute une série de chansons de Matoub (‘’Ula d Benbella as iqqar nekk d Amazigh »,…) et des textes de nouveaux chanteurs exprimèrent, au début des années 80, des formes de ‘’désillusions » ou de déceptions suite à l’action ‘’inaboutie » de la révolte d’avril 80. Cependant, la réflexion deviendra plus sereine, le jugement plus mûr et les ambitions mieux cernées. Malgré les esquisses d’une politisation ‘’organique » future du mouvement berbère visibles dès 1985 (Ligue des droits de l’Homme, Association des enfants de chouhada), la plupart des chanteurs kabyles continueront à assurer leur mission première de ‘’diseurs » de verbe en situant la lutte pour l’identité et la culture amazighes dans le grand combat pour l’instauration des libertés et de la démocratie. Aït Menguellet et Matoub, malgré la différence de leurs styles, ont continué à incarner la chanson kabyle en lutte pour l’identité et la liberté, et ce jusqu’aux moments les plus noirs de l’histoire de l’Algérie indépendante, c’est-à-dire la décennie de terrorisme. Ils n’étaient pas seuls, bien sûr. D’autres chanteurs ont émergé et une grande partie d’entre eux ont fait jouer à la chanson le rôle de vecteur de la conscience identitaire comme l’ont fait les pionniers au début des années 70. L’innovation se trouve surtout au niveau de la musique, des arrangements et des mélodies. Dans les limites de l’esquisse que nous avons donnée ici du rôle de la chanson kabyle dans la lutte identitaire amazigh, nous ne pouvons aborder les détails du sujet qui devraient nous conduire vers d’autres investigations sur la forme et la structuration des messages, les échos enregistrés au niveau du public ou de la population, et le parcours ou l’évolution de chacun des acteurs cités par rapport à la thématique traitée. L’on peut dire, néanmoins, que la chanson kabyle a constitué l’ ‘’instance intellectuelle » du mouvement de revendication identitaire en Kabylie. Elle ne s’est pas contentée d’accompagner les mouvements de contestation. Elle a plutôt servi de vivier, de tremplin et de source intellectuelle de la révolte. « Vérité, mon beau souci ! »La poésie kabyle a toujours eu comme une de ses préoccupations majeures la recherche de la vérité dans sa double manifestation ontologique et pratique. La chanson, qui est le prolongement naturel de cette poésie, reprend à son compte ce patrimoine de réflexion et d’interrogation pour lui donner les contours et la substance de la nouvelle société souvent forgée dans l’adversité. Le thème de la vérité et des interrogations qui lui sont subséquentes ne doit pas nous mener à des ratiocinations sur la marche du monde. L’être malmené par la vie, soumis à des pressions intolérables et régenté par un ordre inique, se pose des questions pour comprendre ce qui lui arrive. Nos poètes et chansonniers ont reflété fidèlement ces inquiétudes et ces gémissements de la société et leur ont donné une esthétique et une éthique remarquables qui les situent dans la grande agora de la détresse humaine et des espoirs de l’humanité. Il est vrai que le dictionnaire résume la » vérité » en quelques mots. Il dit, par exemple, que la vérité est ce qui est conforme à ce qui est(ou ce qu’il y a). Mais, est-on toujours sûr et d’accord sur ce qu’il y a ? Là surgit le problème de la relation du sujet à l’objet et qui se pose presque toujours en termes d’objectivité /subjectivité, si ce n’est d’aporie fatale. De là découlera un jugement qui sera appelé vérité ou mensonge. Même si la vérité est Une, l’art et la manière de la dire varient selon l’auteur et les circonstances dans lesquelles il s’exprime. L’histoire de la chanson kabyle fait partie de la grande épopée de la tradition orale propre à toute l’aire géographique berbère constituée d’un patrimoine littéraire ineffable. C’est aussi l’histoire d’un peuple qui a perdu l’usage de la graphie depuis à peu prés la fin de l’antiquité. Et il est de notoriété qu’un peuple qui s’écarte peu à peu de la graphie, fait appel de plus en plus à l’oralité. Cependant, il est maintenant établi que l’oralité avait merveilleusement coexisté avec l’écriture dans l’ancien monde berbère. Les recherches en ethnomusicologie menées par Taous Amrouche en Espagne ont conclu à l’origine Nord-Africaine des chants grégoriens de l’Eglise Sud européenne. En tout état de cause, la chanson berbère en général et la chanson kabyle en particulier ont su tirer les éléments culturels et la quintessence des civilisations qui sont passées par notre pays pour en faire de nouveaux éléments fécondants d’une esthétique de plus en plus humaine.
Vérité et mensonge :nœud de vipèresComme dans les sciences empiriques où le doute méthodique sert à annihiler les préjugés inhibiteurs et les idées préconçues, le questionnement sur la vérité tel que pris en charge par la chanson kabyle prend l’aspect de la remise en cause des certitudes établies, de lézardes dans les murs du dogme et d’appel à la démystification et la dénonciation d’une situation oppressante. Instrument littéraire par excellence, la chanson kabyle à texte a servi et sert toujours de réceptacle aux inquiétudes et aux revendications de la société. Aussi, le thème de la vérité se trouve-t-il récurrent tel un leitmotiv dans un grand nombre de textes anciens ou récents. Le chanteur à thèmes sociaux et politiques, Slimane Azem, se pose allégoriquement la question de savoir pourquoi cette vérité trompeuse de la figue sèche qui présente des dehors alléchants alors qu’elle est rongée par les vermines en son sein. Un autre poète humoriste et satirique, Slimane Chabi, pose le problème de la vérité en terme de choix a posteriori : » La vérité et le mensonge sont des jumeauxNe souscris à l’un ou à l’autreQu’après les avoir éprouvés « Cependant, le choix suppose des prédispositions humaines et une volonté de connaître la vérité. Lassé et embrouillé par la recherche de la vérité, le poète français François Villon a fini par lâcher : « Erreur, vérité, aujourd’hui m’est tout un ». Inquiet et angoissé par la vacuité existentielle, le grand écrivain et chroniqueur arabe El Djahidh fait cette supplication : « Mon Dieu, insuffle en moi la foi des vieilles femmes ». La vérité : un purgatoire ?Réellement, le choix de la vérité est un chemin plein d’embûches et il n’y a pas de voie royale pour y parvenir si ce n’est l’effort à la mesure du défi. Matoub Lounes disait dans « Atarwa Lhif » (1985) :
» C’est la vérité blanche comme suaireQui a fait queDans tous ces pièges je me perds « Alors, la tâche devient presque chimérique, et il est même probable que si la vérité nous ‘’cherchait », elle ne nous trouverait pas selon Lounis Ait Menguellat : » Où est le cheminQue nous cherchons en vain ?Où est la véritéQui nous cherche sans nous trouver ? « (In : Amacahu-1982)Ferhat Imazighen Imoula chante, dans un poème de Mohand U Yahya, ces vers : » Ce que j’ai écris a une seule faceC’est la Vérité blanche comme linceulMais la vérité n’a pas de placeElle est crainte de tout le monde «
Certitudes fêléesD’après Montaigne, « il n’y a rien qui demeure ni qui soit toujours Un ». La vérité protéiforme, insaisissable, fuyante comme le mercure a été approchée par la chanson kabyle dans ses textes les plus élaborés comme ceux de Lounis Ait Menguellet : » Apprends-moi, ô toi ma vie ce que sontLa vérité et le mensongeJ’aime le mensonge dés qu’il me satisfaitÔ ma vie tu m’abreuvais de mensongesQue tu as érigés en maîtres de la paroleTu me montrais la Vérité écerveléeEntre nous tu bâtis un murJe t’ai demandé la véritéTu me dis : viens la voirEt quant j’y étais ce fut commeSi je marchais sur une hache «
La vérité fatale, irréfragable, est cependant toujours là, à nous suivre, à nous harceler. : » Par-dessus ma tête, ô toi ma vie !Tu me suis telle une ombre. Comme l’épée de DamoclèsQuand le fil se romptTu m’envoies ad patres « Lorsque l’homme n’est pas maître de son destin, il s’avoue difficilement cette vérité. Or, « il est établi que la vérité de l’homme est d’abord ce qu’il cache » (A. Malraux in Antimémoires1967). Vices et artifices « On sème nos manigances d’un peu de vérité » disait Montaigne, et l’on reçoit comme réplique et explicitation la strophe d’Aït Menguellet qui dit : ‘’Nous savons manier la vérité Et la semer de traquenardsLorsque notre frère nous sollicite »(in Ayaqbayli- 1984)Aït Menguellet ne s’est pas contenté de faire ce triste constat de travail de sale besogne de manipulation de la vérité, mais il est allé plus loin en situant ce penchant dans un contexte de vice rédhibitoire similaire au péché originel qui a frappé l’humanité à ses débuts. Lors d’un ‘’forum » qu’il a convoqué pour nous dans son poème Ass Unejmâa (1981),Lounis établit une relation dialectique entre vérité et mensonge, joie et tristesse, propreté et saleté. Comme le jour et la nuit, la dualité vérité/mensonge colle à notre destin comme la chaleur au feu. Lors de la présentation des attributs convoqués pour ce forum, » Arrive la vérité talonnée par le mensonge. Nous mangeons au même râtelier, lui dit-elle,Qui de nous pourrait lâcher son compagnon ?J’existe par sa grâceElle existe par ma grâceA chaque fois qu’elle faillitMoi, je viens prendre sa place « Cette scène théâtralisée dans une chanson nous montre une partie du génie et du talent extraordinaires de L. Aît Menguellet. Dans le même album, un poème rend compte du cycle infernal : mensonge, arbitraire, vaillance, vérité, ordonnés dans un arbre généalogique(lignée) :‘’Le mensonge engendre l’injusticeL’injustice est mère de la peurLa peur engendre la vaillanceLa vaillance se distingue en grandeur. La vaillance engendre la véritéLa vérité sur ses confinsAccouche du mensongeLe mensonge engendre l’injusticeAinsi tourne le monde !’ « La parole muselée et les libertés confisquées des années de braise n’ont pas eu d’exception que les allégories et les paraboles que nos poètes ont puisées dans le génie populaire et dans leurs talents propres pour briser le mur de l’arbitraire et de la tyrannie. S’adressant aux potentats pendant les années 70,Ferhat avertissait : A quoi sert de fuir la vérité ?Si tu es sauf aujourd’hui, demain elle te rattrapera ». Dans le même esprit, Aït Menguellet, disait dans Amacahu (82) :‘’O toi qui a peur de la vérité !Elle repousse à chaque taille »Ben Mohamed supplie la vérité de garder la tête haute. « Vérité, dresse-toi, Ne fléchis pas ;Quiconque de nous tombe, l’autre montera la garde », écrit-il. Parmi les conseils que le sage donne à son fils pour en faire un Prince (‘’Ammi »,83), Lounis met en relief la manipulation de la vérité : ‘’Sache comment parlerChoisis le mensonge efficaceSi tu sais manier le mensongeCeux à qui tu d’adressesLaisseront la vérité pour te croire »
Peut-être ai-je mal soupesé ? »Bien que la raison humaine prenne plus facilement le moule de nos opinions que celui de la vérité, il reste toujours vrai, comme l’écrit Pascal, « Que tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité et ne servent qu’à la relever davantage. ‘’Voilà qu’il me dissimule la vérité, alors que ses yeux la disent toute grande » : c’est en ces termes que la mère d’un jeune homme mort sur les chantiers de l’émigration réplique à un de ces anciens compagnons de retour au pays et qui lui a caché la vérité par des circonlocutions sages mais inutiles. Cela se passe dans la chanson Silxedma n Luzin s Axxam (Lounis,78). Un deuxième ami de son fils finit par dire la vérité à la vieille femme, » Vérité qui ne saurait être tronquée « . Dans son album Asefru (86), Ait Menguellet fait parler un personnage qui s’adresse à son frère de qui le séparent le parcours et l’intérêt immédiat :’Si je me suis trompé de cheminJe ne suis après tout qu’un être humainPeut-être ai-je mal soupesé(…) Je viens te demander où est la vérité, dis-moi ! »Slimane Azem, Ferhat, Matoub, Ait Menguellet,…etc, ont tous quêté, interrogé, célébré la vérité dans leurs poèmes, chacun selon sa sensibilité et son style propres. « Celui qui quête la vérité y parviendra » nous dit Ferhat dans ‘’20 ans di lâamris »(82). Vérité tue, non dite, escamotée, scotomisée, dévoyée, mystifiée, manipulée, édulcorée, autant de dénaturations de la réalité dictées par la cupidité, l’appât du gain et le sadisme mégalomane. Bertolt Brecht parlait ainsi : « Quand les forfaits tombent dru comme la pluie, personne alors ne crie plus :halte ! Quand s’accumulent les crimes, ils deviennent invisibles. Quand les souffrances deviennent insupportables, on entend plus les cris. Les cris aussi tombent comme une pluie d’été « . On sait depuis Louis XIV que » l’artifice se dément et ne produit pas longtemps les mêmes effets que la vérité « . ‘’L’espoir, quand il n’est pas un mirage, prend racine de vérité ». C’est Lounis Aït Menguellet qui conclut ainsi dans le magazine de l’émigration L’Appel (juillet 83).
La montagne enchantéeLa montagne kabyle, en tant que cadre physique, imaginaire collectif, réceptacle des valeurs d’authenticité et mythe fondateur, fait partie intégrante des éléments qui composent le corps de ce volet important de la littérature kabyle qu’est la chanson. Le thème et le cadre de la montagne s’accordent à toute les créations de l’esprit de cette région : conte, poésie, aphorismes, apologues, devinettes et poésie chantée. Des locutions et des expressions courantes renvoient à l’image de la montagne. Ainsi, yezzid amrar i wadrar, (il a entouré la montagne avec une corde) signifie : il a fait un long détour pour arriver à son but, et au sens figuré : il a tourné autour du pot. Une kyrielle de locutions de ce genre est présente dans le langage quotidien des Kabyles. Cette forte prégnance d’un élément de la nature n’est, bien entendu, pas due au hasard. Le Mont Ferratus tel qu’il est nommé par les Romains, englobant le Djurdjura et les Bibans d’en face, est considéré à juste titre comme une forteresse imprenable, un refuge utérin et un humus généalogique et même hagiographique. Cette masse imposante, prenant naissance- pour les spécialistes en géographie- de Tigrimount(sur les hauteurs de Lakhdaria) et allant jusqu’au mont Aghbalou(Toudja, surplombant El Kseur), a toujours été un lieu d’habitat, de vie et aussi de lutte signalé depuis la plus haute antiquité. À l’origine, cinq tribus ont peuplé ce massif. Elles étaient appelées les Quinquégentiens par les Romains. « Il est probable que, dès le départ, le massif kabyle a constitué un bastion d’irrédentisme ou de relative marginalité :la révolte des Quinquégentiens contre le pouvoir impérial, au milieu et à la fin du 3e siècle, en sont un signe. Le nom même de ces ennemis de l’Empire est significatif :les Quinuégentiens, c’est les cinq confédérations, preuve que le tissu social était à l’époque romain ce qu’il est à peu près au début du 19e siècle, une mosaïque de groupements », écrit Tassadit Yacine dans L’Izli ou l’amour chanté en kabyle (Bouchène, 1990). Le massif kabyle a continué à opposer une résistance farouche à toutes les tentatives d’occupation et de soumission. À l’arrivée des Turcs, deux royaumes kabyles, régnaient sur le massif :le royaume de Koukou sur le versant nord et le royaume des At Abbas sur les crêtes du sud correspondant aux Bibans. Cette relative autonomie politique sera doublée d’un particularisme social et culturel qui dure jusqu’au temps présent. L’autre particularité du massif du Djurdjura est sa densité démographique qui est nettement disproportionnée par rapport à ses potentialités. L’on peut dire que la richesse de la Kabylie ce sont ses hommes. Ces derniers, nourris du sens de la dignité et du réflexe de labeur, psalmodient la patrie montagnarde, chantent le hosanna des fiers pitons et célèbrent les valeurs morales et culturelles de la montagne. Symbole d’authenticité et de pureté, la montagne est aussi foyer de lutte et de résistance. La prise de Larbaa Nat Iraten en 1857 par les troupes françaises signifiait l’acte final de la soumission et de la pacification de l’Algérie du Nord, comme il signifiait la violation de l’intimité de l’âme montagnarde. L’embrasement des maquis kabyles, moins d’un siècle plus tard, sera une revanche inéluctable sur une humiliation jamais consommée. Cantiques du pays natalLes Chemins qui montent décrits par Mouloud Feraoun mènent à Ighil n’Zman. Tasga est le lieu symbolique de la Montagne chez M. Mammeri. Slimane Azem chante l’immaculée dignité de notre montagne :Du temps où le DjurdjuraÉtait habité par des hommes vaillants,Nous disions son nom avec fierté. Haut Djurdjura !Côte d’Azur algérienne !
Hassan Abassi, dans un bel hymne émouvant de beauté, nous offre un tableau fabuleux de la Montagne et des villages qui en constituent la perle :Beau est mon paysAimé du monde entier !Toutes les vertus y sont présentes :Charme, dignité respect. Jamais son fils ne sera embarrasséS’il en vante les mérites à l’étranger. Beaux sont ses montsColonnes élancées dans le ciel ! Beaux sont ses villagesScintillant telles des étoiles !Dieu protège ses enfants,Montre-leur le droit chemin. La chanteuse Nora, dans une succulente envolée lyrique, hèle Djerdjer :Cher mont du DjurdjuraMeilleur d’entre tousMon cœur t’aime fortement. Combien d’hommes valeureux as-tu donnés,Aux paroles bien pesées !
La Kabylie, en tant que bastion des luttes et de la résistance, sera le sujet d’inspiration le plus puissant de Mohand Saïd Oubélaïd :Brise apporte mon salutAux enfants de mon pays. Aux monts kabylesOù sont tombés mes frères. Dans le même sillage, Akli Yahiatène célèbre ce ‘’foyer de la résistance » :Mont Djurdjura, mont de Lumière,Bastion des combattants !Ceux-là qui ont donné leurs viesOnt laissé triste mon cœur.
Aït Menguellet, dans Amacahu !, présente la montagne comme une source d’écho qui a insufflé courage et bravoure aux enfants de la Kabylie pendant la guerre de Libération :Conte soit ditSur la montagne qui a rendu l’échoSon emprise parvint à ses enfants.
On remarquera que la prégnance de la montagne est si forte que des groupes de chanteurs prennent pour noms d’artiste le mot ‘’montagne » ou le mot ‘’Djurdjura ». Le groupe Idourar(Kaci et Loualia Boussâad), le groupe Djurdjura(Abouda),…Idir ‘’conseille » à ceux qui cherchent à vivre dans la dignité de rallier la montagne ; là, il pourra ‘’manger le gland à cupule ». Ferhat, dans une ironie mordante, chante à sa manière la beauté de nos montagnes :Les montagnes sont réellement belles,Je jure par ma tête qu’elles sont bellesDe la beauté de la faim !Ici, le chanteur introduit la dimension sociale(misère, chômage,…) qui relativiserait ‘’l’amour platonique » de cette beauté ; elle serait même une ‘’coquetterie » esthétique dans une région asphyxiée par les difficultés et la répression.
Refuge utérin« L’aigle auquel manquerait la montagne serait un simple oisillon » disait Aït Menguellet à propos des montagnards qui quittent le bercail pour chercher du travail ailleurs. Et celui qui aura échoué de bien gagner sa vie à l’extérieur sera bien recueilli par cette montagne pleine de mansuétude :Celui qui aura, par malchance,Les ailes brisées,Saura où se diriger :La Montagne saura cacher son scandale. C’est aussi Aït Menguellet qui évoque Yellis Budrar, la fille de la Montagne, ayant souffert et perdu son fils pendant la guerre, guerre censée apporter liberté et bien-être :
J’ai vu la fille de la MontagneMa raison en est hébétée. Attendant sur un rocher ;Fille anonyme tenant son enfantComme toutes celles qui peuplent nos villages.
Lounis représente la Kabylie de montagne par un berceau et ses villages comme une perle embellissant le massif :Je chante notre berceauLe voilà suspendu dans le ciel !Son fils, quel que soit son point de chute, s’en souviendra. Lorsque nous regardons tes montagnes, mon pays,Suave devient notre vision !Notre âme s’accorde à ta terre, mon pays,Elle n’existe que par elle !Loin de toi, l’ennui guette nos cœurs. Celui-ci se rappelle un chant,Celui-là voit l’image des rivières. Lorsque nous regardons tes montagnes, mon pays,Ils nous insufflent leur force. Notre âme s’accorde à ta terre, mon pays, Cette terre qui nous a élevés !Mon pays est collier autour des montsAttachés sans cordes aux montagnes.
Celui qui incarne aussi le montagnard par la voix et la vocation, c’est bien entendu Matoub Lounès. Il a chanté de toutes ses entrailles la Kabylie avec ses monts et ses vaux, son ciel et sa terre, son air et ses fragrances :
O Monts du Djurdjura,Nous nous sommes vus hier dans le rêve !(…) Montagne des At Iraten
Par delà Michelet passonsVers Akfadou, grande Place,Bastion des combattants. (…)Le Djurdjura et l’Aurès font un, et les Imazighen sont leurs enfants. (…)Le Djurdjura appelle l’Aurès !Grabataire dans un hôpital suite aux balles qu’il reçut en octobre 1988, Matoub crie sa douleur et attend de la population une réaction à la mesure de l’événement :Le regard se dirige vers la montagnePour savoir s’il y a du nouveau.
Par ton nom Djurdjura…
La célébration de la montagne du Djurdjura par Cherif Khedam est l’une des plus émouvantes par son éloquence romantique et sa vision épique. Dans plusieurs de ses chansons, il revient à la montagne soit en la nommant directement soit en évoquant quelques éléments forts qui la constituent :Par ton nom, ô Djurdjura,Je marche fièrement La tête haute. L’air pur y est en permanenceBrise revigorante,Le malade y guérit sur-le-champ. Ta vue me suffit, elle me rassasie ;Mieux que si tu me donnais de l’or. (…)Je proclame ton nom et prends mon cheminJe braverai terre et mer. Je te vois dans le rêve, même loin de toi,Mon cœur aime à te voir ;T’abandonner le rendrait fouÔ Plus belle de toutes les montagnes !
Dans une autre composition, C. Khedam chante la force morale, la dignité inébranlable de nos buttes et collines qui ont fait face aux envahisseurs de tous bords :Vents et tonnerres fulminentMais n’ont pu ébranler les collines de mon pays. Combien d’ennemis auxquels il a fait faceArmés de colonnes et de soldats !L’exilé qu’il hèle est ramené dans son giron ;S’il passe par-delà le col, il le protégera de sa tunique.
Plusieurs autres poèmes de Cherif Khedam reviennent sur le thème de la montagne et des valeurs qui font son honneur. Ger sin iberden beddegh ( debout à la croisée des chemins), Aha kker zwi imanik (vas-y dépoussière-toi), …sont autant de chefs-d’œuvre que notre jeunesse doit découvrir et dépoussiérer. Un poème-apothéose sur le Djurdjura a été élevé au panthéon des œuvres éternelles par un trio d’artistes d’un immense talent que l’on ne pouvait réunir que pour une cause aussi noble. Ben Mohamed, ciseleur du verbe, M’Djahed Hamid virtuose de la musique et Nouara diva de l’interprétation féminine se mirent en ‘’conclave » au milieu des années 70 pour asseoir une partition en hommage au mont Ferratus kabyle :Djerdjer debout dans le cielFier, il dresse sa tête. Caché sous son capuchon Irrité par ceux qui ont trahi sa cause. Le col de Tizi n’Kouilal se met à tempêterQui pourra ouvrir vers lui le chemin (sur la neige) ?(…)Djerdjer vogue dans les cieux,Et nous, nous le suivons des yeux. Ne croyez pas qu’il veuille s’exiler,C’est l’Ahaggar qui l’a hélé. Chenoua se faufile tel un perdreau. Tous vont se rencontrer aux Aurès !
A. N. M.
