Une certaine idée de la culture française

Par Naguib Mahfûz

J’ai découvert la France, dont je ne parlais pas la langue, par la lecture, au terme d’un long détour et, si l’on peut dire, par correspondance. Dès mon plus jeune âge, ce fut par des traductions qui paraissaient, alors, dans El Ahram. Curieux mélange de petites merveilles classiques de Maupassant ou de Zola et de romans à l’eau de rose. Plus tard, m’étant voué à la philosophie, je découvris d’autres Français : André Lalande d’abord, dont j’ai beaucoup lu le Dictionnaire de philosophie. Mais, il quittait l’Égypte quand j’accédais à l’université. Restait- figure dominante- celle d’Alexandre Koyré à qui je dois tout Descartes, sa méthode et l’art subtil de gérer nos intuitions. Il y aura aussi Rousseau et Voltaire. Expliquera celui qui pourra. Ne connaissant le français que par ouie-dire, je pouvais, tout de même déchiffrer essais philosophiques, sociologie et psychologie. Quand, devenu écrivain, je commençai à lire systématiquement les œuvres de création, J’éprouvai quelque difficulté à le faire dans le texte. Je m’obstinai. L’élégante clarté d’Anatole France me fut alors d’un grand secours. D’autres, tous les autres suivirent. Parmi ceux-là, au-dessus de tous : Marcel Proust, lu- je l’avoue, non sans confusion- en anglais. Mais qu’importe ! Je plongeai dans le temps perdu et retrouvé de cet horloger de génie, fasciné de pouvoir saisir les moindres nuances d’une vie intérieure et cela m’attacha à lui par cette poignante quête, outre de troublantes coïncidences entre les échecs de sa vie et ceux de la mienne. Je l’ai lu et n’ai désiré, à la dernière page, qu’une chose : tout reprendre comme si la première lecture n’était qu’un prélude à une seconde. Je n’ai pas eu le loisir de la faire. J’avais trop lu, trop intensément. Je ne pouvais plus le faire. On a beaucoup parlé des influences de Zola, Maupassant, Roger Martin du Gard et Balzac sur mon œuvre. Tous ceux que j’ai lus, aimés l’ont nourrie comme un fruit distille ses sucs. La richesse d’une œuvre ne tient-elle pas à la qualité du regard que nous portons sur le monde ? Et le monde, n’est-ce pas aussi les autres ? C’est pourquoi je ne vois pas dans mes livres d’opposition entre le folklore et l’universel. Résister aux influences et aux apports venus d’ailleurs est le premier signe de l’intolérance. La culture française n’a jamais violé mon authenticité. Elle s’est révélée complémentaire à nos valeurs. Et nos valeurs ont puisé dans les droits de l’Homme et les principes de 1789 des affinités avec l’Islam propres à le vitaliser. J’ai trouvé dans la culture française nombre d’éléments qui ont élargi mon horizon et contribué à façonner ma vision des choses. Nos hommes d’action l’ont très tôt perçu et ne s’y sont pas trompés. On parle toujours du ‘’bond en avant » que l’Égypte a fait après l’expédition d’Égypte de Bonaparte. Ne nous leurrons pas. Bonaparte ne venait pas en Égypte pour la ‘’civiliser ». Il y venait pour faire échec à l’Empire britannique, constituer un empire français sur la route des Indes. Mais, il venait avec une pléiade de savants qui essaimeront. Ce sera la Nahda, la Renaissance. Elle avait été précédée- ce qu’on oublie souvent- d’une Réforme ébauchée, peu avant, par El Azhar et sur de tout autres bases que celles de l’Occident. Mais l’Expédition révélait un autre monde. Elle eut le mérite- et Djabarti en est le reflet- d’introduire en Égypte les sciences, le droit et les droits de la femme. On sait tout de la pierre de Rosette et de Champollion : ce n’est pas seulement un pan de notre passé qui nous était révélé ; c’est tout un imaginaire occidental qui s’éveillait. C’est ainsi que beaucoup de nos penseurs, novateurs religieux, nationalistes et futurs dirigeants recevront une éducation française. Le leader nationaliste Moustapha Kamal parlera français, Taha Hussein étudiera en France ainsi que Heykel Pacha. Toute la génération de novateurs religieux, du cheikh Moustapha Abdel Razek, recteur d’El Azhar, à Lutfi El Sayed Pacha (auteur d’un Aristote) et jusqu’à Ali Abdel Razek Pacha y avaient vécu et étudié. Ils étaient tous disciples de l’imam Mohamed Abdou exilé à Paris par les Anglais. Il voulait en finir avec les sornettes et les superstitions qui dénaturaient l’Islam. Et il n’était pas seul : Saâd Zaghloul, chef de file de la Révolution nationale qui avait appris, tard, le français, présentera aux Anglais la première Constitution de l’Égypte indépendante en français. Pour cet ancien étudiant d’El Azhar, devenu chef du puissant parti Wafd laïc, l’Islam n’était pas incompatible, bien au contraire, avec la modernité. Et en cela également il fut un précurseur et un authentique leader révolutionnaire. Indépendance extérieure contre l’occupant, indépendance intérieure par la démocratie : Voltaire et Rousseau furent notre secours. Comme Shakespeare, Bernard Shaw, Herbert Georges Wells et D. H. Lawrence le furent contre l’impérialisme anglais. Une ligne de démarcation passait entre pouvoirs et culture. La France était du bon côté de la ligne (…)

in ‘’Le Nouvel Observateur », numéro spécial avril 1991