Prévue pour début septembre, la parution de son autobiographie-confession a été avancée à mercredi vu l’ampleur du scandale. « Beim Häuten der Zwiebel » (« En épluchant les oignons »), tiré à 150.000 exemplaires, est depuis pratiquement épuisé. Une deuxième édition est en cours, ce qui n’a toutefois rien d’inhabituel pour un livre de Grass, remarque toutefois l’éditeur Steidl. Au soir de sa vie, celui qui fut si prompt à dénoncer dans l’Allemagne d’après-guerre toute trace de connivence avec le nazisme crève l’abcès en révélant qu’il fut lui aussi à 17 ans membre du corps d’élite des nazis, dans la division Frundsberg.Cet enrôlement avait été dûment répertorié par la Centrale de renseignement de la Wehrmacht, où est toujours conservé un document de l’armée américaine mentionnant la brève appartenance aux Waffen-SS du futur Prix Nobel de littérature. Un élément curieusement passé inaperçu auprès de ses biographes. Dans une longue interview diffusée jeudi, l’auteur du « Tambour », agé de 78 ans, a tenté de justifier son silence, tout en affirmant qu’il n’avait « pris part à aucun crime ». »Dans mon aveuglement de jeune Hitlérien, je n’ai pas posé de questions », a-t-il reconnu, en disant sa « honte », restée « enfouie » en lui, et en reconnaissant aussi qu’il en parlait « très tard ou trop tard ». C’est ce que relèvent tous les éditorialistes. « On peut admettre que Grass ait été enrôlé à 17 ans chez les Waffen-SS: c’était le sort de nombreux jeunes dans les derniers mois de la guerre. Mais ce qu’on ne peut pas admettre, c’est le peu d’usage qu’il a fait de la vérité » tout au long de sa carrière, estime Der Spiegel. Le magazine va plus loin en lui reprochant de trop bien orchestrer ses aveux, par le biais d’interviews exclusives à la sortie de son livre. « Personne ne vend mieux la honte aujourd’hui que Günter Grass », écrit Der Spiegel. Il s’est tu « parce qu’il avait choisi délibérément de se taire », ajoute le Berliner Zeitung, qui ajoute: « Grass était et est si exigeant à l’égard de la morale publique et politique car il savait et car il sait à quel point la sienne est faible ». D’autres journaux relèvent que Grass s’est confié lui-même avant que d’autres ne révèlent son passé à sa place. Selon un sondage réalisé par Forsa et publié jeudi, plus de deux tiers des Allemands (68%) pensent que la crédibilité de l’auteur n’est pas atteinte, même si la moitié (51%) estiment qu’il aurait dû se confier plus tôt. En Pologne, où la droite au pouvoir utilise chaque occasion pour rappeler l’Allemagne à l’ordre sur ses responsabilités historiques, l’affaire Grass fait aussi des vagues. « Il me sera difficile de tendre la main à un homme des SS qui a contribué à la mort de mon père et d’autres gens, à la destruction de Gdansk », l’ancien Dantzig où est né Grass, affirme sans ambages Lech Walesa, dirigeant historique du syndicat Solidarité et prix Nobel de la Paix. Mais pour Adam Michnik, directeur de la rédaction du quotidien Gazeta Wyborcza, « l’attitude de l’écrivain est digne d’admiration et de respect ». « Il a profondément réfléchi sur cet acte et l’a effacé par sa vie ultérieure, par tous ses livres », estime-t-il. Günter Grass a, entre autres, reçu le soutien du cinéaste allemand Volker Schlöndorff, qui porta à l’écran son « Tambour » en 1979. « Je te souhaite de ressentir comme une grande libération de ne plus avoir à te présenter comme un monument incarné, de ne plus avoir à parler d’un socle », lui a-t-il écrit dans une lettre ouverte.
